JONAS Architectes : 50 ans d’architecture responsable

Fondé en 1976 à Ettelbruck par Henri Jonas, le bureau célèbre son demi-siècle à travers une sélection de cinquante projets. D’un fondateur unique à une direction de quatre associés et trente-neuf collaborateurs, l’agence a fait de la transmission et de l’ancrage dans la Nordstad sa signature. Entretien avec Miriam Prosch, urbaniste-aménageur et architecte associée.

Quelle était l’ambition d’origine du bureau, et quel fil conducteur relie le bureau d’hier à celui d’aujourd’hui ?

Henri était très jeune lorsqu’il s’est lancé, tout juste sorti des études. Il faut une certaine audace pour créer son propre bureau aussi tôt. Il a commencé, par des maisons familiales, avant que ne viennent les résidences, des quartiers entiers, puis les premiers projets publics. Puis très vite, une conviction s’est imposée chez notre fondateur à mesure que le bureau grandissait et au fil des projets : le cabinet devait pouvoir perdurer. Il a donc cherché un premier associé, Georges Meyers et le bureau s’appelait alors Jonas & Meyers Architectes.

Ensuite, les équipes se sont peu à peu étoffées de nouveaux talents, c’est précisément là que réside notre fil conducteur : préparer la génération suivante pour que le bureau perdure, dans le respect de ce qui a été bâti hier, comme de ce qui se construit aujourd’hui. Une équipe qui dure, portée par un idéal commun et toujours soucieuse de l’intérêt du client et de la communauté, c’est ce qu’Henri voulait dès le départ, et c’est ce qui nous relie encore à ses débuts.

Vous avez célébré l’anniversaire du bureau au CAPE, à Ettelbruck, où vous avez présenté votre livre « JONAS 50 ANS », qui reprend une sélection de cinquante projets puisés dans vos archives. Que représente ce lieu pour le bureau, et que révèle ce demi-siècle de travail ?

Le choix du CAPE, le Centre des Arts Pluriels d’Ettelbruck, n’avait rien d’anodin : ce fut le premier grand projet public du bureau, achevé en 2000. Y réunir près de trois cents invités pour nos cinquante ans avait donc une forte valeur symbolique. C’est dans ce même esprit que nous avons conçu notre livre « JONAS 50 ANS », qui retrace l’histoire du bureau à travers cinquante de nos projets les plus marquants. Nous y avons mis beaucoup de cœur pendant plus d’un an, et nous étions fiers de le présenter ce soir-là. Car ce retour aux archives raconte avant tout une transformation. L’un des plus anciens projets de la sélection, une maison unifamiliale réalisée à Ettelbruck en 1982, en dit long : pensée de l’intérieur vers l’extérieur, presque sculpturale, elle est née des besoins de ses habitants bien avant que les normes thermiques n’existent. Bâtie avec des matériaux d’une grande longévité, elle paraît aujourd’hui encore comme neuve. 

À l’époque, Henri dessinait à la main, avec des trace-lettres et du papier calque, sur de lourdes tables à dessin, à partir de plans d’autorisation que l’on construisait directement avec les entreprises. Notre projet le plus récent illustre le chemin parcouru : le futur complexe sportif de Luxembourg-Hamm, destiné à accueillir les Jeux des Petits États d’Europe de 2029, n’est plus seulement modélisé en trois dimensions, il est conçu de façon paramétrique, sous le poids de normes et de contraintes techniques bien plus lourdes. Entre cette maison de 1982 et ce stade se lit toute l’évolution d’un métier, et la manière dont le bureau a su épouser chaque changement technique sans rien céder à son exigence.

En cinquante ans, comment le rôle de l’architecte et les attentes des communes ont-ils évolué ?

Le métier est devenu non pas plus compliqué, mais plus divers. Il y a beaucoup plus de réglementations, de contraintes techniques et environnementales à intégrer. L’architecte est aujourd’hui un chef d’orchestre : il ne se contente plus de dessiner, il coordonne une multitude de disciplines, et doit penser à bien davantage qu’auparavant. Nous abordons chaque projet comme une mission globale, où fonction, sécurité, technique, économie et durabilité ne sont pas des sujets séparés mais les faces d’un même processus.

Le bureau est particulièrement ancré dans la Nordstad. Que vous apporte cette proximité
avec les communes ?

Historiquement implantés à Ettelbruck, nous avons construit une grande partie de notre parcours dans le nord du Luxembourg, où nous avons accompagné de nombreuses communes dans la réalisation d’écoles, d’équipements publics, de logements et de bâtiments culturels. Au fil des années, notre activité s’est étendue à l’ensemble du pays, tout en conservant le même esprit. Cette proximité repose avant tout sur une relation de confiance : nous menons chaque projet à fond, pour le client et avec le client, jamais en imposant notre vision. C’est un développement commun, pas une œuvre que l’on impose. Et nous maintenons parfois le contact avec nos clients longtemps après la livraison. Il nous arrive d’être appelés par des clients qui ont construit leur maison avec nous il y a trente ou quarante ans et qui cherchent leurs plans. Rien ne nous y oblige, mais nous le faisons volontiers : c’est cette fidélité qui fonde, je crois, notre rapport au territoire.

Passer d’un fondateur à une direction de quatre associés, tout en menant une refonte d’identité et en obtenant la certification RSE : comment assurez-vous une continuité tout en vous renouvelant ?

Un bureau ne peut pas dépendre de quelques individus. Nous croyons profondément au principe de la responsabilité partagée. Les modèles de vie changent : congé parental, temps partiel, formes de travail plus souples sont des réalités de notre époque. La charge doit être distribuée pour que les étapes de la vie personnelle deviennent une normalité, et non un risque. La continuité ne naît pas d’une disponibilité permanente, mais de la confiance et d’une structure ouverte. C’est aussi pour cela que nos associés sont tous issus de nos rangs : ils ont d’abord travaillé ici, grandi avec le bureau et ses projets, avant de devenir partenaires. J’ai rejoint Henri en 2011, Corinne en 2014, Andreas en 2020, Camille au début de 2025 ; Henri s’est progressivement retiré, jusqu’à la transmission complète en 2021. Nous favorisons une croissance organique, où la responsabilité se partage tôt et le savoir se transmet naturellement, jusqu’à l’association. Des formats simples, comme notre « ArchiTalk » mensuel, entretiennent cette cohésion. La certification RSE, elle, ne fait que prolonger notre ADN : être responsable, vis-à-vis de l’écologie, tout comme des personnes qui travaillent ici.

L’exigence écologique est devenue centrale. Comment votre approche de la durabilité a-t-elle mûri ?

Au bureau, nous avons toujours pensé écologiquement, bien avant que la durabilité ne devienne un mot d’ordre. Nous avons réalisé l’une des premières maisons passives du pays, au Mierscherbierg, une habitation en losange pour laquelle le maître d’ouvrage avait sollicité les conseils du professeur Wolfgang Feist, fondateur du Passive House Institute de Darmstadt. Notre propre siège, à Ettelbruck, érigé à la fin des années 1990, fut l’un des tout premiers immeubles de bureaux à basse consommation du Grand-Duché. Nous privilégions depuis toujours les matériaux sains et naturels, le bois en particulier, et nous avons même livré des projets en blocs de chanvre. Lorsque c’est possible, nous travaillons avec des entreprises et des matériaux de la région, avec le bois d’une commune pour son école, par exemple. C’est un chemin que nous partageons avec les communes, portées aujourd’hui par la dynamique du Pacte Climat.

Vous menez aussi de nombreux projets autour du patrimoine. Comment conciliez-vous préservation et exigences contemporaines ?

Notre rôle est de préserver l’histoire tout en y intégrant les techniques actuelles, ce qui demande davantage de travail mais offre toujours un charme particulier. La synagogue d’Ettelbruck a été une restauration très singulière ; nous venons aussi de fêter l’ouverture de la Villa Rother au musée de l’Ardoise, à Martelange. À chaque fois, nous cherchons à employer des produits écologiques, dans le plus grand respect du patrimoine, tout en y apportant les exigences de sécurité ou techniques d’aujourd’hui : un défi supplémentaire, mais qui fait aussi la richesse de ces chantiers.

Quelle est votre vision pour l’avenir du cabinet ?

Notre souhait est que le bureau perdure tel qu’il est, porté par une équipe toujours engagée et motivée pour en
assurer la continuité. Nous voulons aller plus loin dans la construction écologique, prendre notre part de responsabilité et explorer de nouvelles façons de bâtir. Rester ouverts aux innovations de demain : c’est, je crois, la meilleure manière d’être fidèles à ce qu’Henri Jonas a fondé il y a cinquante ans. 

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