Construire durable : de la contrainte à l’opportunité
Fondé en 1974, le bureau Coeba a fait de l’architecture durable le cœur de sa démarche. Ses associés accompagnent aujourd’hui leurs clients, dont les communes luxembourgeoises, vers des bâtiments publics sobres, sains et réversibles, pensés pour durer et évoluer dans le temps. Interview de Dave Lefèvre, architecte-gérant du bureau Coeba.
Coeba défend une ligne claire : « Laisser la planète en meilleur état que nous ne l’avons trouvée. » Comment cet engagement se traduit-il concrètement dans votre façon d’accompagner vos maîtres d’ouvrage publics et privés ?
Pour nous, cette phrase n’est pas un slogan, mais une méthode de travail. Accompagner un maître d’ouvrage, ce n’est pas seulement concevoir un bâtiment et en suivre l’exécution : c’est l’aider à prendre les bonnes décisions dès les premières réflexions. La durabilité commence avant le choix d’un matériau ; elle commence par la question du besoin réel, de l’implantation et de la valorisation de l’existant. Les chiffres rappellent l’urgence : le Luxembourg a consommé l’ensemble de ses ressources annuelles dès le 17 février, et le secteur de la construction y génère près de 80% des déchets. Nous les conseillons vers une approche globale, qui consomme moins de sol, réduit la technique au nécessaire et anticipe déjà la déconstruction future. « La construction durable ne relève pas de l’idéalisme », souligne l’architecte : elle doit rester factuelle pour qu’un maître d’ouvrage décide en toute conscience.
Vous évoquez souvent l’existence de « deux vies » : d’abord centrée sur la gestion de projets, puis enrichie par un virage vers l’architecture durable. Qu’est-ce qui a motivé ce repositionnement, et quels changements concrets a-t-il impliqués ?
Nous avons repris la direction du bureau en 2004, dans une continuité d’abord fortement axée sur la gestion de projet, avec une grande attention portée à l’organisation, aux délais et aux coûts. Cette culture reste essentielle, mais à partir de 2014, il est devenu évident que l’architecture ne pouvait plus se limiter à livrer des bâti-ments performants au sens traditionnel notamment la crise climatique, la raréfaction des ressources, la production massive de déchets et l’érosion de la biodiversité, imposaient de changer d’échelle de réflexion. Ce repositionnement a demandé un changement profond. Il ne s’agissait pas d’ajouter quelques matériaux écologiques à des projets classiques, mais de remettre en question les automatismes, de la programmation jusqu’au choix des systèmes constructifs. L’architecte devient alors un médiateur entre enjeux techniques, environnementaux, économiques et sociaux, capable de proposer, d’expliquer et, parfois, de rassurer. « C’est précisément là que se trouve aujourd’hui la valeur ajoutée de notre métier ».
Vous menez actuellement le chantier de « l’Aal Schoul », à Gosseldange, sur le territoire de la commune de Lintgen. Que représente ce projet, et comment votre approche de la durabilité s’y exprime-t-elle ?
À Lintgen, le projet de Gosseldange illustre un autre volet de la démarche : un bâti-ment d’usage mixte qui associe logements abordables et salles polyvalentes. Tout son intérêt réside dans cette combinaison entre utilité sociale, mutualisation des fonctions et innovation constructive. La hausse historique des prix des matières premières, dont le bois a été particulièrement affecté, a failli remettre en cause le mode constructif initialement prévu. « Monsieur le Bourgmestre m’a contacté, préoccupé par l’augmentation des coûts et ses répercussions sur le projet », se souvient l’architecte. La commune étant elle-même propriétaire de forêts, une réflexion s’est engagée autour de la valorisation du bois local et de sa transformation en panneaux de bois lamellé-croisé.
Dans cette configuration, la commune reste propriétaire de son bois, même transformé, l’entreprise n’étant responsable que de la mise en œuvre. Cette solution a permis de lever la difficulté liée aux procédures traditionnelles des marchés publics. Ce choix a garanti une maîtrise des coûts de construction et constitue un maillon d’économie circulaire.
La construction en bois était sauvée, avec une matière première issue directement des grumes de la commune. Le bâtiment, qui sera finalisé en automne, montre qu’une commune peut devenir pleinement actrice d’une chaîne de valeurs locales, et pas seulement commanditaire d’un bâtiment public favorisant la résilience et l’ancrage territorial.
Vous intégrez des approches encore pionnières au Luxembourg : économie circulaire, passeport
des matériaux, réemploi. En quoi sont-elles une opportunité concrète pour les bâtiments publics communaux ?
Les bâtiments publics communaux ont vocation à durer : ils constituent un cadre privilégié pour l’économie circulaire. Une école, une maison relais ou une salle polyvalente ne doit pas être pensée comme un objet figé, mais comme une ressource évolutive, une véritable « banque de matériaux » dont les composants peuvent un jour être réutilisés. Le passeport des matériaux est un outil essentiel : il permet de savoir ce qui a été mis en œuvre, où, en quelle quantité et avec quel potentiel de démontage. Pour une commune, c’est une meilleure maîtrise de son patrimoine bâti ; le bâti-ment ne disparaît plus dans une logique de déchets, il devient un stock de ressources pour l’avenir. Le réemploi réduit l’extraction de matières neuves et crée des filières locales, mais il demande d’anticiper à chaque étape, du diagnostic initial jusqu’à la finalisation des travaux. Dans les marchés publics, cela demande parfois de sortir des habitudes : c’est justement le rôle des projets publics d’ouvrir la voie.
La paille, la terre crue ou le chanvre trouvent une place croissante dans la construction durable. Quelle place pourraient-ils occuper demain au Luxembourg, et comment les communes peuvent-elles contribuer à leur essor ?
Ces matériaux ont un potentiel important, mais ils demandent avant tout un changement de regard. La paille, la terre crue ou le chanvre ne sont pas des matériaux du passé : ce sont des réponses très contemporaines à la réduction de l’énergie grise, au confort intérieur et au stockage carbone. L’écart est parfois saisissant : un mur en paille peut mobiliser près de 5 kWh par mètre carré là où une maçonnerie courante en demande près de 195 kWh. Notre recours à la paille pour la Maison Relais d’Angelsberg l’a démontré : un matériau biosourcé s’intègre parfaitement dans un bâtiment public exigeant, à condition de maîtriser la conception, la préfabrication, la sécurité incendie et l’humidité. L’administration communale de Schuttrange a posé le même choix pour sa future extension de l’école fondamentale. La terre crue, elle, mérite une attention particulière au Luxembourg, où elle est présente en abondance ; les terres d’excavation, aujourd’hui trop souvent évacuées vers des décharges saturées, pourraient devenir une ressource locale. Les communes ont ici un rôle décisif : elles créent la demande, soutiennent des projets pilotes et rendent ces réalisations visibles. « Chaque projet communal réussi devient une référence concrète pour le suivant ».
On oppose souvent construction durable et maîtrise des coûts. Votre expérience montre-t-elle, au contraire, qu’un bâtiment durable peut s’avérer plus économique sur la durée ?
Au-delà d’une simple confrontation entre durabilité et coût, il convient d’intégrer toute la complexité réelle des projets. Un bâtiment durable peut demander davantage d’études en amont, mais s’arrêter au seul coût d’investissement initial fait passer à côté de l’essentiel. Pour une commune, le vrai sujet est le coût global : construction, exploitation, entretien, transformation et fin de vie. Un bâti-ment sobre, robuste et flexible, bien conçu dès le départ, devient plus économique sur la durée. « Construire moins, construire juste et permettre à un bâtiment d’accueillir plusieurs usages » constitue souvent le premier levier de durabilité, et aussi le premier levier économique. La valorisation des structures existantes est un autre facteur clé : la structure portante
représente souvent 50 à 70 pour cent de l’impact des matériaux d’un bâti-ment. à l’école internationale Anne Beffort (EIMAB) à Mersch, le choix de conserver une structure existante plutôt que de la démolir a permis d’économiser près de 1.390 tonnes de CO2. Notre expérience nous montre qu’en plaçant la durabilité au cœur de chaque projet, les communes ne font pas seulement un choix environnemental : elles réalisent un investissement plus pertinent pour les générations futures. Entre sobriété des ressources, flexibilité des usages et vision à long terme, l’architecture devient alors un véritable levier de transformation des territoires.