Jim Clemes Associates : bâtir pour durer, concevoir pour demain
Fondé à Esch-sur-Alzette voici plus de quarante ans, l’atelier est devenu l’un des grands ateliers d’architecture du pays. Réhabilitation du patrimoine, équipements publics, écoquartiers : ses associés défendent une architecture sobre, durable et profondément humaine, où chaque bâtiment est pensé pour durer et s’adapter aux usages de demain. Interview de Nicol Mathieu et Lynn Ansay, associés du bureau d’architecture Jim Clemes Associates.
Pouvez-vous présenter votre atelier et les grandes étapes de son parcours ?
Tout commence en 1984, à Esch-sur-Alzette, une ville alors marquée par la désindustrialisation et cernée de trois grands sites industriels qui, paradoxalement, l’ont façonnée. Le fondateur, Jim Clemes, y porte d’emblée une conviction : un projet se construit dans le dialogue, l’échange et la cocréation. « On a une forte croyance en l’association d’idées », résument les deux associés. Le bureau grandit, s’adjoint peu à peu de nouvelles compétences, puis se structure pour préparer son avenir, passant d’une direction unique à un pilotage collégial. Aujourd’hui, près de 70 collaborateurs travaillent au sein de cet atelier. Cinq associés en assurent la direction, chacun gardant une casquette d’architecte, d’urbaniste ou d’architecte d’intérieur. Agréger les talents pour développer les meilleurs projets : tel est resté l’ADN de Jim Clemes Associates.
Votre bureau intervient aussi bien dans la réhabilitation du patrimoine que dans la conception de projets contemporains. Comment cette diversité de réalisations nourrit-elle votre vision de l’architecture durable
au Luxembourg ?
« Nous avons toujours pris le temps de prendre soin de notre patrimoine », expliquent les associés. Héritée de Jim Clemes, cette valeur a permis de préserver à Esch nombre de bâtiments promis à la démolition. Réhabiliter, transformer ou restaurer plutôt que de démolir relève désormais d’un impératif de durabilité et de réduction de l’empreinte carbone. Les dernières réalisations en témoignent : la Kulturfabrik, ancien abattoir devenu lieu culturel dont l’atelier assurera la prochaine phase de rénovation ; le lycée Michel-Rodange, dont la rénovation a permis de révéler l’identité originelle du bâtiment en supprimant les ajouts superflus et en mettant en valeur sa structure ; le Musée National de la Résistance et des Droits Humains à Esch, qui marie restauration du patrimoine et extension contemporaine ; ou encore la Villa Petrusse, monument national mué en hôtel ouvert sur la vallée de la Pétrusse. Autant de contextes très différents qui nourrissent une même conviction : chaque lieu mérite une attention particulière, et tout ce que l’on construit devrait pouvoir, à l’avenir, être réutilisé.
Face aux enjeux énergétiques et environnementaux actuels, comment intégrez-vous concrètement
la transformation des bâtiments existants et l’optimisation des ressources dans votre
démarche architecturale ?
Démolir n’a plus rien d’anodin : il faut financer la démolition, la mise en décharge, puis les matériaux neufs. « C’est bien de recycler, mais c’est encore mieux de réutiliser », insiste l’atelier. Le projet de résidence Aubépines, à Luxembourg, pousse cette logique très loin. Ces huit logements sociaux et leur restaurant ont été conçus dans cette logique évolutive : près de 85 pour cent des éléments sont réutilisables. Aucune colle ne sera employée ; tout y sera vissé, agrafé ou clipsé, jusqu’au carrelage et à la façade en céramique entièrement démontable. Si dans le futur les besoins changent, le bâtiment sera facilement adaptable et en fin de vie la ville pourra démonter et réemployer ses matériaux. La santé des utilisateurs est également au cœur de cette démarche, en privilégiant tout matériau naturel et non nocif. La même exigence guide la recherche de solutions « low tech » : une architecture bien pensée tire parti de l’ensoleillement et de la ventilation naturelle, et limite le recours aux installations techniques, coûteuses à construire comme à entretenir.
Chaque projet a son propre contexte, son identité et ses contraintes. Comment abordez-vous cette pluralité de situations pour proposer des solutions cohérentes et adaptées aux besoins des communes et des usagers ?
Développer un projet est « multifactoriel ». La première règle consiste à ne pas s’accrocher à la fonction immédiate du bâtiment, il s’agit de prendre du recul et d’embrasser l’ensemble d’une situation, afin de trouver le meilleur processus pour y parvenir. Par exemple, pour concevoir un château d’eau, il faut bien sûr comprendre son fonctionnement mais il faut également accorder une importance primordiale à l’analyse fine du site et par là définir sa valeur urbaine. Cet ouvrage technique d’ordinaire relégué au second plan a été pensé ici comme un repère, une véritable porte d’entrée de la ville, au croisement de grandes voies et au cœur d’un nouveau quartier vivant. Chaque projet est unique et se développe dans un contexte spécifique – urbain, paysager, historique ou social – mais aussi au travers des usages qu’il accueille et des personnes qui le vivent au quotidien. Plutôt que d’appliquer un langage architectural préétabli, nous développons des réponses sur mesure, centrées sur l’usager, où ses besoins, ses pratiques et ses perceptions deviennent des moteurs de conception.
Le Luxembourg connaît une forte évolution urbaine et démographique. Quels seront, selon vous, les grands défis architecturaux et territoriaux des prochaines années, notamment en matière de logement, d’équipements publics et de qualité de vie ?
Plusieurs défis se dessinent. Celui, d’abord très localement, de relier les quartiers entre eux. Autour de la Kulturfabrik et du futur quartier Metzeschmelz, à Esch, l’atelier réfléchit à cette couture urbaine qui doit franchir l’Alzette pour raccrocher un nouveau quartier au tissu urbain existant. Le Vëlodukt reliant Belval au centre d’Esch est pensé dans la même logique : né d’une volonté politique en faveur de la mobilité douce, il crée un parcours propice à la contemplation des paysages naturels et industriels. Vient ensuite la qualité de vie : éviter les ensembles monotones et répétitifs, au profit de quartiers diversifiés où la vie s’installe naturellement. L’écoquartier Mathendahl, à Niederkorn, en offre un exemple probant, avec ses maisons de bois et de béton, ainsi que son école et ses services pensés dans un même ensemble. Enfin, le défi principal est lié à la notion de flexibilité : il s’agit de concevoir des équipements publics, capables d’évoluer ou de se démonter. Dans un marché tendu par la crise du logement et la hausse des coûts, les chantiers publics jouent ainsi un rôle moteur.
À travers vos différentes réalisations, percevez-vous une évolution des attentes des maîtres d’ouvrage publics et privés en matière de durabilité, de réutilisation des bâtiments existants et de dimension
humaine des projets ?
« Quasiment tous nos maîtres d’ouvrage souhaitent des projets de plus en plus durables », observe l’atelier. La demande est forte, et le rôle de l’architecte consiste aussi à proposer des solutions encore peu connues. L’école Brouch, à Esch, en est un bel exemple. Ses fenêtres dites pariétodynamiques, à triple vitrage, laissent passer un filet d’air préchauffé par l’apport solaire en hiver, ce qui réduit fortement les besoins en ventilation mécanique des salles de classe et améliore le confort des enfants. Premier projet du genre au Luxembourg, il a été mené comme un pilote, avec une commune pleinement engagée dans cet esprit « low tech ». Le chantier, conçu en trois phases sur un site occupé, associe constructions neuves et rénovation. Les idées novatrices, reconnaît l’atelier, sont surtout portées par les communes et l’État, qui encouragent ces innovations. « Sans des maîtres d’ouvrage qui osent construire autrement, il n’y a que des idées », soulignent les associés. Pour la mise en œuvre de nos projets, nous accordons une importance particulière au maintien, en interne, de la compétence de pilotage global. Les communes étant particulièrement attentives à un suivi rigoureux, nous assurons, en tant qu’architectes, une coordination complète garantissant le respect des objectifs de coût, de délai et de qualité.
Le concept de Smart City occupe une place croissante dans les projets des communes luxembourgeoises. Comment cette dimension, à la fois technologique et durable, s’intègre-t-elle dans votre vision de l’architecture et de l’aménagement du territoire ?
La Smart City reste un sujet complexe. À l’élan initial, centré surtout sur les nouvelles technologies, succède aujourd’hui un certain contre-courant. « L’enjeu n’est pas de rendre la ville technologique, mais de la rendre humaine avant tout », estime l’atelier. La technologie et l’intelligence artificielle trouvent alors toute leur place en amont du projet, pour l’enrichir, analyser les flux et identifier les meilleures solutions, plutôt que de s’ajouter à l’usage quotidien. Une vision sobre, fidèle à la philosophie « low tech » du cabinet, où la pertinence prime toujours sur l’accumulation d’outils.