« Réhabiliter, c’est aussi un acte durable »

À Eisenborn, l’ancien château s’apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire. Porté par le Fonds du Logement, le projet de réhabilitation transformera ce site classé en 14 logements en location abordable. Entre exigences patrimoniales, découvertes archéologiques majeures et défis techniques hors normes, le chantier illustre la complexité de redonner vie à l’existant. Rencontre avec Toma Janyszek et Steve Majerus, chefs de projets au cœur de cette transformation ambitieuse.

Le Fonds du Logement rénove actuellement le château d’Eisenborn. Que deviendra le site une fois les travaux terminés ?

Toma Janyszek (TJ) : Le site accueillera 14 logements en location abordable, répartis entre l’ancien couvent rénové et un nouveau bâtiment reconstruit dans le volume de l’ancienne grange. Au total, 48 personnes pourront y résider. L’idée, c’est de redonner un cycle de vie à ce patrimoine, tout en répondant à notre mission première, celle de produire des logements abordables et de qualité.

Steve Majerus (SM) : Ce site appartient au Fonds du Logement depuis 1992 et a longtemps accueilli des réfugiés de l’ex-Yougoslavie notamment. Mais il avait perdu de sa vitalité. Aujourd’hui, nous lui redonnons une fonction résidentielle pérenne, pleinement intégrée au cœur d’Eisenborn.

Pourquoi avoir fait le choix de la réhabilitation plutôt que du neuf ?

SM : Le bâtiment et ses abords sont classés monument national depuis 2015. Dès lors, la démolition n’était plus envisageable : le statut de protection impose sa conservation.

Au-delà de cette contrainte réglementaire, le site possède une valeur patrimoniale majeure, tant historique qu’architecturale. Son authenticité et son intégrité ne pourraient être recréées dans le cadre d’une reconstruction. Bien qu’une démolition aurait été juridiquement envisageable avant le classement, le Fonds du Logement a fait le choix de privilégier la transmission et la pérennisation de cet héritage bâti.

La réhabilitation s’inscrit également dans une logique de développement durable. Elle permet de conserver la matière existante, de limiter les émissions de CO₂ liées à une construction neuve et d’optimiser les ressources déjà mobilisées. Cette approche contribue en outre à renforcer l’identité locale et à accompagner la requalification ainsi que la dynamisation du centre d’Eisenborn. Pour la commune, le projet représente ainsi une véritable plus-value patrimoniale, urbaine et environnementale.

TJ : Réhabiliter, c’est aussi un acte durable. On conserve la matière existante, on limite l’empreinte carbone et on valorise l’identité locale. En ce sens, le projet participe aussi à la revalorisation du centre d’Eisenborn. Pour la commune, ce sera une vraie plus-value.

La réhabilitation engendre de nombreux défis. Quels sont les principaux enjeux patrimoniaux et techniques de ce projet ?

TJ : Le vrai défi, c’est de trouver l’équilibre entre préservation et exigences contemporaines. Nous avons conservé un maximum d’éléments : encadrements en pierre de taille, porche monumental, pavés, volets battants, porte d’entrée historique, cheminées, poutres, planchers structurels… Tout ce qui pouvait rester en place a été maintenu.

SM : Chaque élément a été scanné en 3D afin d’être reposé ensuite à l’identique. Mais adapter un bâtiment ancien aux normes actuelles, comme la sécurité incendie, accessibilité, performance énergétique, exige des solutions sur mesure. 

Cela change-t-il votre manière de piloter un projet ?

TJ : Complètement. Avec un bâtiment classé, l’INPA devient un véritable partenaire décisionnaire. Il faut dialoguer et trouver des compromis en permanence pour répondre aux exigences de chacun.

SM : Certaines interventions techniques initialement prévues, notamment les saignées pour l’intégration des réseaux techniques (électricité, HVAC, sanitaires), n’ont pas pu être réalisées en raison des contraintes patrimoniales. Nous avons donc dû repenser entièrement le concept de distribution des installations, en privilégiant des solutions alternatives compatibles avec les exigences de conservation, telles que les cheminements apparents, les gaines techniques dédiées ou les doublages réversibles. Cette reconfiguration a entraîné des adaptations importantes lors de la phase d’exécution, impactant directement à la fois le planning et l’enveloppe budgétaire du projet.

Un projet de rénovation réserve aussi souvent des imprévus. Qu’en a-t-il été jusqu’ici ?

SM : Oui, et de taille ! C’est la nature même de la rénovation. En 2020, les premiers sondages archéologiques se sont révélés immédiatement positifs. Après la démolition de l’ancienne étable en 2022, des fondations d’un château plus ancien ont été découvertes, ainsi que des vestiges en bois parmi les plus anciens du pays.

TJ : Nous avons dû interrompre le gros-œuvre pour permettre les fouilles de l’INRA. Nous avons tenté d’avancer en parallèle ailleurs, mais cela a inévitablement retardé le chantier. Heureusement, nous avons pu compter sur des entreprises partenaires compréhensives.

SM : Sans oublier la découverte de peintures murales du XVIIIe siècle lors des démolitions. Il a été décidé de les protéger et de les mettre en valeur.

Au-delà du patrimoine, il y a également la biodiversité…

TJ : Effectivement. L’ancienne étable abritait des hirondelles et des espèces protégées. Avant toute démolition, nous avons dû mettre en place des mesures compensatoires, notamment la construction de deux cabanons équipés de nichoirs artificiels.

Comment concilier patrimoine et performance énergétique ?

TJ : Dans l’ancien couvent, le sous-sol accueillera les locaux techniques avec une chaudière à pellets qui alimentera également un autre projet du Fonds du Logement situé en face. Les radiateurs en fonte sont maintenus dans la partie rénovée.

SM : Dans la nouvelle construction, nous avons opté pour un plancher chauffant basse température. Dans la partie rénovée, nous avons aussi intégré un système de sprinklage pour sécuriser l’escalier en bois historique. 

Un projet aussi complexe suppose une coordination étroite. Concrètement, quel est votre rôle en tant que chefs de projet ?

TJ : Nous centralisons toutes les informations, traduisons les exigences patrimoniales en prescriptions techniques, et assurons le suivi du planning et du budget. En rénovation, c’est particulièrement complexe.

SM : Il faut être diplomate. Les discussions peuvent être longues, parfois complexes, mais nous avons toujours trouvé des solutions.

Jusqu’ici, que retenez-vous humainement de cette expérience ?

SM : La résilience. On n’est jamais à l’abri d’une surprise, et il faut savoir revoir ses certitudes. La patience et un peu de diplomatie sont aussi indispensables. Un défi, c’est une opportunité d’apprendre, et surtout, c’est une preuve qu’on avance.

TJ : La rénovation est intense, exigeante, mais extrêmement enrichissante. Et la fierté, à la fin, est immense.  

Lire sur le même sujet: