L’uberisation bouscule les habitudes de travail

«Tous uberisés?», telle est la question à laquelle ont tenté de répondre trois entrepreneurs français. Thibault Lougnon est CEO de la plateforme de traduction, rédaction et relecture TextMaster. Ronan Pelloux est directeur associé de Creads, une plateforme de création graphique. Pierre-Henri Deballon est quant à lui président de la première solution française de billetterie en self-service, Weezevent. Nous les avons interviewés à l’occasion de la conférence «La technologie à l’assaut des vieux marchés» le 8 octobre à Luxembourg.
 
Pourquoi les entreprises «uberisées» rencontrent-elles un tel succès face aux entreprises plus «traditionnelles»?
TL: Elles répondent à un besoin. Le cas d’Uber est particulier car il s’adressait à un secteur où il y avait un gros mécontentement populaire, favorisant ainsi l’adoption du service. Nous n’avons pas inventé un nouveau type d’offre. Dans le cas de Creads ou TextMaster, nous collaborons avec des designers ou des traducteurs qui travaillaient aussi avec des agences, voire avec des clients directs. Par contre, nous avons digitalisé l’accès à l’offre. C’est cela qui est révolutionnaire.
RP: Ces entreprises bousculent les codes et façons de fonctionner. La force d’Uber a été d’aller dans un marché – le monde des taxis – où personne ne s’attendait à ce qu’il puisse changer. Grâce aux importantes sommes d’argent qu’ils ont levées, ils ont réussi à faire bouger pas mal de choses, notamment au niveau législatif.
P-HD: Ces sociétés surfent sur des technologies de plus en plus utilisées et qui permettent des économies d’échelle. Le modèle d’Uber en est la preuve. Ils ont aussi été très ingénieux en développant une application où les gens «s’embauchent» eux-mêmes, plutôt que d’embaucher des chauffeurs de taxi.
Le suivi du client devrait-il être plus personnalisé par les entreprises plus traditionnelles?
RP: Notre vraie force est le bouche à oreille quand un client est satisfait. Je pense que c’est l’une des raisons pour laquelle les anciennes économies se font «uberiser». Elles ont un jour oublié pourquoi elles faisaient leur métier. Même si nous ne venons pas à la base d’une agence de traduction ou du monde du design, nous y avions repéré des problèmes ou des manques et voulions intervenir pour y remédier. Internet permet à tout un chacun de juger un service. Sur mon site, le client peut noter le créatif et inversement. Cela change la donne et remet le client au centre grâce à la technologie.
Quels sont les futurs défis à relever?
TL: Des sociétés comme les nôtres font face à deux enjeux. Nous devons premièrement être capables de faire face à une évolution, souvent internationale, de nos entreprises. Celles-ci deviennent toujours plus importantes et plus grosses, notamment grâce aux nombreux investissements en développement informatique. Les ruptures technologiques constituent le second enjeu. En effet, la traduction automatique deviendra peut-être un jour parfaite. Cela pourrait rendre mon entreprise caduque. Nous devons donc investir dans le sujet.
P-HD: Même si une société est déjà très innovante, rien n’empêche une autre boîte de faire mieux demain. Cela a l’avantage de redynamiser les marchés, encourager la concurrence, repousser les limites.
Quelle est l’entreprise qui vous impressionne le plus?
P-HD: Airbnb a complètement «ubérisé» – c’est un peu caricaturer le terme – son service client. Pour parvenir à donner une réponse à ses utilisateurs en deux minutes, même au niveau mondial, l’entreprise implique la communauté. C’est ingénieux: plutôt que d’embaucher de plus en plus d’employés pour un service clientèle en pleine expansion, Airbnb a préféré faire appel à ses utilisateurs les plus actifs. Les personnes louant régulièrement leur domicile ont souvent été confrontées à presque toutes les questions possibles et imaginables. Ces personnes peuvent alors, selon leur volonté, depuis leur smartphone ou leur iPad et à n’importe quel moment, répondre à des questions. Cela change complètement la relation vis-à-vis du travail.
L’Observatoire de l’uberisation, créé par la  Fédération des auto-entrepreneurs, a vu le jour le 5 octobre en France pour faire bouger les lignes du droit fiscal et social.  Qu’en pensez-vous?
RP: En voyant que ce système fonctionne, le gouvernement veut déjà instaurer de nouvelles lois et de nouvelles taxes. Il devrait plutôt remettre en question le CDI. Aujourd’hui, la plupart des boîtes recherchent une certaine flexibilité, ce que le CDI ne permet pas.
TL: Je n’ai pas suivi cette actualité mais ce qui m’intéresse dans ce que vous venez de dire, c’est que cela a été créé par la Fédération des auto-entrepreneurs. Cela prouve que l’«uberisation» est en fait une usine à créer des chefs d’entreprise qui sortent du modèle salarial classique. Ils prennent des initiatives et feront partie de cette génération d’entrepreneurs qui construiront les boîtes de demain.
L’«uberisation» crée des emplois mais en supprime aussi…
P-HD: L’«uberisation» risque effectivement de créer une rupture et détruire des emplois. Nous pouvons imaginer une société où seuls les «happy few» possèdent des postes très recherchés et qualifiés. Ils maîtrisent les nouvelles technologies, sont à l’origine de projets, travaillent dans des sociétés sur des sujets très pointus. L’«uberisation» propose des modèles qui viennent malgré tout, si on en fait une caricature, casser les modèles existants de salariat sur des postes à «faible valeur ajoutée» d’un point de vue économique.
TL: Même si nous sommes dans une économie de marché, il faut instaurer des limites. Uber pourrait moins payer les chauffeurs. Mais, en fin de compte, le système ne fonctionne que si tout le monde y trouve son compte.     CD
 
Photo © Olivier Minaire

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