La formation, un élément vital pour l’artisanat
Avec une estimation d’un millier de postes d’apprentissage à pourvoir en 2011, dont 90% trouveront une suite favorable, l’artisanat offre des perspectives d’emplois et de carrières exceptionnelles.
Interview de Dan Schroeder, chef de service Formation initiale, Chambre des Métiers.
Le 19 décembre 2008, le législateur a conçu une nouvelle loi portant réforme de la formation professionnelle. En quoi a-t-elle changé la donne d’une manière générale et, plus particulièrement, pour la Chambre des Métiers?
La grande nouveauté apportée par cette loi a été l’instauration de la notion de partenariat entre la Chambre des Salariés qui représente les apprentis, le ministère de l’Education nationale qui représente les lycées et la Chambre des Métiers qui représente le patronat. Elle a également aboli l’examen de fin d’apprentissage au profit de l’évaluation continue et instauré une organisation modulaire des formations, la validation des acquis et de l’expérience (VAE) et a fixé une durée maximale de quatre années pour le contrat d’apprentissage.
Tous ces éléments font que le paysage luxembourgeois de la formation professionnelle a été bouleversé de manière conséquente. Depuis trois ans, nous discutons sur le sujet dans le cadre du partenariat et nous commençons à voir le bout du tunnel. La Chambre des Métiers a lancé huit formations DAP (ndlr: ex-CATP) en 2010, qui sont bien acceptées par les patrons. Même s’il reste quelques petits ‘hic’, l’expérience a trouvé son rythme de croisière.
De nouvelles formations de ce type seront-elles lancées cette année?
Une soixantaine de formations au total offriront la possibilité d’effectuer un apprentissage. Elles sont structurées en six groupes: l’alimentation ; la mode, la santé et l’hygiène où nous avons introduit cette année la retouche qui est un métier très prometteur car nous disposons d’une assiette assez large d’entreprises formatrices ; la mécanique ; le bâtiment ; la communication et enfin, ‘divers’ qui ne comprend que le métier d’instructeur de natation.
Y a-t-il des métiers qui sont particulièrement brigués et d’autres qui mériteraient d’être promus? Quelles sont les tendances dans l’offre et la demande d’apprentis?
Nous constatons un déséquilibre non seulement au niveau quantitatif, mais aussi au niveau qualitatif.
En termes de qualité, bon nombre de jeunes n’ont, compte tenu de leur historique social, scolaire ou autre, comme seule possibilité de qualification que d’obtenir un CCP. Or, l’artisanat luxembourgeois a besoin d’une main-d’œuvre hautement qualifiée pour rester concurrentiel dans la Grande-Région.
En termes de quantité, nous constatons que les jeunes se focalisent sur certains métiers. C’est le cas des métiers de la mode et de la mécanique automobile, par exemple. L’année dernière, nous avons enregistré une cinquantaine de candidatures pour le métier d’esthéticienne pour une dizaine de postes à pourvoir, mais les candidats qui s’engagent dans cette voie ne sont pas forcément conscients que la proximité du client génère une certaine pression dans le sens où le résultat du travail et la réaction du client sont immédiats. Plus on est éloigné du client, plus on peut évoluer à son aise. Citons encore l’exemple de la mécanique qui offre de nombreuses places d’apprentis mais les constructeurs imposent aux garagistes de garantir un niveau de qualification interne qui ne correspond pas toujours aux possibilités qu’offre le marché luxembourgeois. D’autres métiers, comme celui de menuisier, restent attractifs auprès des jeunes, mais restent exigeants: on embauche peu d’apprentis et on demande aux candidats d’avoir déjà fait leurs preuves car aucun client n’acceptera d’acheter un meuble qui a des défauts. Le stress de l’apprenti dans une production est donc élevé.
Les métiers du bâtiment sont délaissés. Ils offrent pourtant des perspectives d’emploi, de qualification et d’indépendance. Ferblantier est un des métiers qui connaissent une pénurie en main-d’œuvre qualifiée: il nous reste chaque année une dizaine de postes d’apprentissage disponibles dans cette branche. Je trouve vraiment dommage que personne ne profite de cette opportunité.
Ce déséquilibre n’est-il pas lié à une méconnaissance de certains métiers?
Là, nous sommes au cœur du débat sur l’orientation professionnelle sur lequel nous travaillons au sein d’un forum qui regroupe les ministères de l’Education nationale, du Travail et de l’Emploi, et de la Jeunesse, les chambres professionnelles, les fédérations et les syndicats. Il existe aujourd’hui trois organismes et deux lois qui traitent ce sujet. Pour parvenir à ce que chacun soit à même de faire son propre choix en toute connaissance des fonctionnements et des procédures, nous souhaiterions qu’une structure unique soit créée pour coordonner toutes les activités relatives au conseil en orientation.
La Chambre des Métiers dispose d’un service Formation initiale et d’un service Création d’entreprise qui travaillent main dans la main pour donner le plus rapidement possible tous les moyens nécessaires aux personnes intéressées pour mener à bien leur projet. Un tel service fait défaut dans le public.
La Chambre des Métiers mène chaque année des campagnes pour promouvoir les métiers manuels. Quel message cherchent-elles à faire passer? Et quels fruits portent-elles?
Nous travaillons à démontrer que l’artisanat offre des perspectives incontestables. L’artisanat est le seul secteur qui offre une carrière propre. Au DAP qui est la qualification initiale, on peut ajouter le brevet de maîtrise, puis l’indépendance ou les études supérieures auxquelles bon nombre de brevets de maîtrise ouvrent l’accès en Allemagne puis, en devenant indépendant, on peut soi-même former des apprentis.
Les statistiques révèlent que plus de 90% des jeunes ayant obtenu un diplôme sont sous contrat de travail ou suivent une formation complémentaire et que plus de 70% des jeunes sont embauchés par leur entreprise formatrice. Cela fait du système de l’apprentissage en alternance une sorte de success story.
Nous lançons, en général fin février, une campagne en collaboration avec le service d’orientation professionnelle de l’ADEM pour encourager les entreprises à s’engager dans la formation professionnelle via la déclaration de postes d’apprentissage et ce, afin de constituer un stock de postes. Si nous constatons un déséquilibre, nous lançons une deuxième campagne pour inciter les entreprises à faire une deuxième offre. En 2005, 655 postes ont ainsi été déclarés. En 2010, ils étaient près de 900. C’est le fruit des campagnes que nous menons.
Le ministre du Travail et de l’Emploi, Nicolas Schmit, a annoncé au début de cet été qu’il manquait 500 postes d’apprentissage. Comment y remédier?
Ce ne sont pas 500 postes d’apprentissage qui manquent, mais 500 élèves ‘oubliés’ dans le système. Revenons quelques années en arrière. Le ministère de l’Education nationale a prolongé l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans, tout en sachant que les élèves pouvaient sortir après la neuvième –donc à 15 ans- pour faire un apprentissage. Bon nombre de ces élèves ne trouvaient pas d’apprentissage car ils n’avaient, pour la plupart, que la capacité de passer un CCP. Les classes IPDM ont alors été créées pour occuper ces jeunes de 15 à 17 ans. A ce moment-là, la Chambre des Métiers a émis un avis disant que ces classes étaient des voies de garage et qu’il faudrait plutôt utiliser ces deux années pour amener ces élèves à un niveau leur permettant d’acquérir un poste DAP. Cet avis n’a pas connu de suites concrètes. Les élèves en question se sont retrouvés cette année sur le marché de l’apprentissage, qui se trouve non plus sous la responsabilité du ministère de l’Education nationale, mais sous celle du Travail et de l’Emploi qui découvre tout à coup le problème. Nous avons pu prouver, statistiques à l’appui, que le problème ne vient pas de l’offre –puisque son niveau reste approximativement le même depuis plusieurs années-, mais de la demande. Le ministre Nicolas Schmit nous a demandé de faire un effort de solidarité, effort qu’il soutient en augmentant la participation financière de l’état aux indemnités d’apprentissage (ndlr: qui passent de 27 à 40%) sous réserve qu’il s’agisse d’un CCP. Je crois que le secteur de l’artisanat a fait jouer sa solidarité envers la jeunesse luxembourgeoise, puisque bon nombre de postes CCP sont offerts. Je remercie les entreprises formatrices pour leur engagement et j’invite celles qui n’utilisent pas leur droit à former des apprentis à ne pas laisser passer cette chance. Si elles ont des questions à ce sujet, qu’elles n’hésitent pas à s’adresser à la Chambre des Métiers. Nous ferons de notre mieux pour les aider.