Entre innovation et souveraineté, le nouvel équilibre des entreprises

La transformation numérique bouscule les entreprises, de la gestion des données à l’innovation quotidienne. Sécurité, maîtrise des processus et adoption de nouvelles méthodes deviennent des enjeux clés pour rester compétitif et autonome. Un virage à la fois technologique, culturel et stratégique, analysé par Olivier Gourdange, Head of Digital Sales, et Franck Niatel, Head of Intelligent Automation au sein de Fujitsu Luxembourg.

Nous entendons régulièrement parler de souveraineté numérique aujourd’hui. Concrètement, qu’est-ce que cela recouvre pour les entreprises ?

FN : Elle consiste avant tout à être pleinement propriétaire de ses informations, de sa stratégie et de ses données, sans dépendance forte à des acteurs extérieurs susceptibles d’influencer les décisions. Dans le contexte géopolitique actuel, c’est devenu un enjeu central ; on voit bien que certains cadres réglementaires peuvent évoluer rapidement, que des contrats ne sont pas toujours respectés et que cela peut fragiliser les entreprises. Cela pousse à se reposer des questions de fond sur la localisation des données, le niveau de sécurité à mettre en place, mais aussi sur les partenaires avec lesquels on choisit de travailler.

Mais la souveraineté ne se limite pas à ces aspects techniques, elle touche également à la propriété intellectuelle, à la culture de l’entreprise et à la capacité à se différencier. Avec des technologies qui tendent à s’uniformiser, ces éléments deviennent de plus en plus stratégiques. Il s’agit donc d’avoir une vision globale, qui intègre à la fois la sécurité, les choix technologiques, la confiance dans l’écosystème et la capacité à construire une stratégie résiliente dans le temps. Dans un cadre européen, cela implique aussi de s’interroger sur la solidité des équilibres politiques et économiques ainsi que sur leur impact potentiel à moyen terme. 

OG : Quand nous parlons de souveraineté, deux dimensions sont souvent sous-estimées ; l’innovation et les talents. Anticiper les évolutions technologiques est une forme de souveraineté en soi. De la même manière, développer et attirer les compétences permet de limiter les dépendances et de construire un écosystème durable. L’enjeu est donc de créer les conditions pour rester autonome sur le long terme en maîtrisant non seulement ses infrastructures et ses données, mais aussi ses compétences et sa capacité à innover. 

Les entreprises ont aujourd’hui une forte volonté d’innover. Comment peuvent-elles avancer sur ces nouvelles technologies tout en préservant leur souveraineté numérique ? 

FN : L’innovation est dans l’ADN de nombreuses entreprises, mais elle n’est pas toujours structurée comme elle devrait l’être. Innover, ce n’est pas simplement laisser les équipes expérimenter : c’est avant tout instaurer une véritable culture, avec un cadre, des moyens et une vision claire. L’un des défis majeurs reste la question du retour sur investissement. Trop souvent, on attend des résultats à très court terme, alors que l’innovation s’inscrit dans des cycles plus longs, de trois à cinq ans. Au-delà des revenus directs, elle permet surtout de développer les compétences, de faire évoluer la culture d’entreprise et d’anticiper les transformations. Dans ce contexte, la souveraineté numérique s’intègre naturellement dans la réflexion. Innover, c’est manipuler des données, tester de nouvelles technologies, faire appel à des partenaires. Cela suppose donc un cadre sécurisé et une maîtrise des choix technologiques. Toutes les entreprises n’ont pas les ressources pour porter seules ces démarches, d’où l’intérêt de s’appuyer sur des écosystèmes de confiance capables d’accompagner l’innovation tout en garantissant la protection des données et des stratégies.

OG : La question va même encore plus loin. La souveraineté ne se limite pas à la sécurité ou à l’hébergement des données. Elle concerne l’ensemble de la chaîne de valeur. On peut disposer d’infrastructures performantes, mais rester dépendant sur d’autres aspects, notamment énergétiques. L’innovation doit justement permettre d’identifier et de réduire ces dépendances, en faisant des choix parfois moins performants à court terme, mais plus durables. Il y a aussi un enjeu de sens. Face à la multiplication des technologies, notamment autour de l’intelligence artificielle, il ne s’agit pas de suivre toutes les tendances, mais de faire des choix cohérents avec les objectifs de l’entreprise. L’innovation doit servir une stratégie, et non l’inverse. C’est cette approche qui permet de concilier performance, souveraineté et pérennité.

Ces dernières années, avez-vous constaté une évolution dans la manière dont les entreprises gèrent leurs données, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle ? 

FN : Il y a toujours eu un cadre réglementaire autour des données, mais aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, on a un vrai effet d’accélération. L’IA agit un peu comme un révélateur : elle met en évidence tout ce qui n’a pas été bien structuré auparavant. Si les données ne sont ni propres, ni sécurisées, ni documentées, on ne peut tout simplement pas déployer des solutions à grande échelle. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup d’entreprises ont du mal à passer du stade de preuve de concept à déploiement en production. Ce que cela change, c’est que le traitement des données, n’est plus seulement un sujet des équipes de conformité, data ou IT.Revoir ses données, cela veut dire revoir ses processus, s’assurer de leur qualité, parfois recontacter ses clients pour mettre à jour des informations, structurer la manière dont l’information circule dans l’entreprise. C’est une transformation assez profonde, qui touche toutes les équipes.

OG : Il y a aussi un enjeu de responsabilité beaucoup plus fort. Avec l’IA, les décisions ou les contenus produits engagent directement l’entreprise. En parallèle, l’accès aux outils est devenu très simple et cela pose des questions de gouvernance. Un collaborateur peut utiliser une solution externe sans forcément se rendre compte des risques, notamment en termes de transfert de données en dehors de l’Union européenne. Cela oblige à renforcer les règles, mais aussi à faire beaucoup de pédagogie en interne.

Et cette question dépasse même l’entreprise. Il y a un vrai enjeu d’éducation, notamment auprès des plus jeunes. Aujourd’hui, avec les plateformes de streaming, les liseuses ou les services digitaux, tout est immédiat. On clique, on a accès à tout instantanément. Cette culture de l’instantanéité crée un décalage avec la réalité des entreprises, qui sont encore en train de se transformer. Les attentes évoluent très vite, notamment en matière de réactivité et de transparence.

Enfin, nous sommes dans un environnement qui va très vite, avec des évolutions technologiques permanentes et des incertitudes fortes qui rendent les choix stratégiques plus complexes. L’enjeu, aujourd’hui, est d’être capable de construire des bases solides, notamment sur la donnée, tout en restant suffisamment agile pour s’adapter. Parce que si nous n’effectuons pas ce travail maintenant, nous risquons de nous retrouver bloqués dans quelques années face à des transformations que nous ne pourrons plus suivre. 

Lire sur le même sujet: