Volatilité, fondamentaux et sang-froid : investir dans un monde sous tension

Après des années dominées par la gestion passive, le retour de la volatilité redonne de la valeur à l’analyse et à la sélectivité. Lionel De Broux, Group Chief Investment Officer à la BIL, revient sur le rôle central des fondamentaux et livre sa lecture de l’année écoulée, ainsi que sur les convictions d’investissement qui guideront les allocations à moyen et long terme.

De nombreux analystes et experts anticipaient une hausse de la volatilité des marchés avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Quel regard portez-vous sur cette année particulièrement mouvementée ?

Il est vrai que l’on anticipait une année marquée par une forte volatilité et un certain nombre de tensions, mais l’ampleur de celles-ci a largement dépassé nos attentes. Je pense notamment à la guerre commerciale entre les États-Unis et le reste du monde. Néanmoins, l’Europe a su tirer son épingle du jeu, et les nombreuses annonces relatives aux dépenses publiques, tant dans le domaine de la défense que dans celui des infrastructures, ont attiré l’attention des investisseurs.

Au cours de la première moitié de l’année, les actions européennes ont nettement surperformé leurs homologues américaines, un fait rare et digne d’être souligné. En revanche, au cours de la seconde moitié de l’année, on a observé un retour en faveur des actions américaines, sous l’effet de plusieurs facteurs, parmi lesquels la frénésie des investissements dans l’intelligence artificielle et des droits de douane moins élevés que prévu.

Cette volatilité peut également être source d’opportunités. Assiste-t-on, selon vous, à un retour en grâce de la gestion active, longtemps délaissée au profit de la gestion passive, notamment à travers la popularité des ETF ?

Effectivement, la gestion active a longtemps été mise à rude épreuve. Dans des marchés extrêmement efficients, dominés par le momentum, comme c’est typiquement le cas aux États-Unis, il est particulièrement difficile de surperformer la gestion passive. Cependant, les ETF ne permettent pas de saisir toutes les opportunités. La révolution de l’intelligence artificielle est appelée à se poursuivre et à s’étendre à de nouveaux acteurs. Pour identifier les leaders de demain, il est donc indispensable de s’appuyer sur une analyse rigoureuse des fondamentaux, en privilégiant la différenciation, la sélectivité et le discernement. C’est précisément dans ce contexte que la gestion active peut apporter une valeur ajoutée significative.

Vous évoquez l’importance des fondamentaux. Dans un contexte où une simple déclaration de Donald Trump peut provoquer de fortes fluctuations des marchés, quelle place accordez-vous aujourd’hui aux prises de parole du président dans votre analyse ?

L’intérêt d’une approche fondée sur les fondamentaux réside dans la possibilité d’investir dans des actifs que l’on connaît et comprend. Ils peuvent être analysés et interprétés de manière rigoureuse, en intégrant une série d’hypothèses au sein de nos scénarios. Cependant, il demeure essentiel de conserver sang-froid et recul face aux annonces de Donald Trump. Notre vision à long terme nous impose la prudence : si l’on examine les annonces relatives aux tarifs, le montant final s’avère bien inférieur à celui initialement communiqué. 

Trump peut également passer des paroles aux actes, comme l’illustrent les récents développements au Venezuela. Quels seront les impacts de ce fait marquant, notamment sur le baril et les perspectives pour les sociétés pétrolières ?

Dans un premier temps, l’annonce a suscité un fort enthousiasme concernant l’impact sur les sociétés américaines de production d’énergie, avant que cet effet ne retombe rapidement.

Le pétrole vénézuélien, particulièrement dense, nécessite un raffinage spécifique que seules certaines entreprises sont en mesure d’assurer. De plus, les infrastructures pétrolières du pays sont vétustes et requièrent d’importants investissements. La majorité des analystes demeurent donc prudents quant à l’évolution du prix du pétrole pour 2026. Des volumes supplémentaires pourraient être introduits sur le marché, alors que la demande reste relativement atone, ce qui pourrait exercer une pression à la baisse sur les prix.

L’or, quant à lui, suit une toute autre tendance. Le métal jaune va-t-il poursuivre sa (folle) ascension ?

L’or a pleinement rempli son rôle de valeur refuge au cours d’une année 2025 marquée par les tensions géopolitiques, les annonces politiques, les propos belliqueux ainsi que les conflits. Malgré la récente progression de son cours, l’or demeure un actif intéressant au sein d’un portefeuille. L’incertitude persistante, les tensions géopolitiques et les achats continus d’or par les banques centrales devraient continuer à soutenir sa valeur. Le rallye pourrait se poursuivre, mais probablement de manière moins spectaculaire qu’en 2025.

De manière générale, les métaux industriels font face à des contraintes d’offre. L’argent comme le cuivre connaissent une production limitée, malgré une demande en augmentation. L’électrification croissante de la société et le développement des infrastructures liées à l’intelligence artificielle devraient par ailleurs contribuer à soutenir la valorisation de ces métaux.

Longtemps présenté comme un « or numérique », le bitcoin n’a toutefois pas pleinement joué un rôle de valeur refuge. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les cryptomonnaies ?

Je ne considère pas le bitcoin comme l’« or » des cryptomonnaies. Nous ne poursuivons pas d’objectif spécifique concernant cette classe d’actifs. Cela ne signifie pas que nos clients ne souhaitent pas y être exposés : dans ce cas, nous pouvons les accompagner. Toutefois, il demeure extrêmement difficile de se forger une analyse fondamentale fiable sur les cryptomonnaies. 

Alors que l’inflation semble désormais maîtrisée en Europe, elle demeure plus persistante aux États-Unis. Quelles orientations anticipez-vous pour la politique monétaire de la Réserve fédérale dans ce contexte ?

En Europe, l’inflation tend à se stabiliser sous le seuil des 2 %, restant relativement maîtrisée. Aux États-Unis, en revanche, elle demeure une préoccupation majeure et ne montre pas de signe de recul. Cette situation constitue une source d’inquiétude pour la Réserve fédérale, qui avance pour l’instant à pas de loup. D’une part, elle doit faire face à une inflation persistante au-dessus des objectifs ; d’autre part, le marché du travail reste relativement terne. Les effets des tarifs douaniers sur l’inflation mettent également un certain temps à se refléter dans les données économiques. Toutefois, nous anticipons une baisse des taux, sans pouvoir déterminer précisément ni le rythme ni l’ampleur de cette évolution. Le ralentissement inquiétant de l’activité manufacturière, la hausse du chômage et la faiblesse de l’emploi vont dans le
même sens.

Quels secteurs et grandes thématiques d’investissement vous paraissent les plus porteurs à l’horizon 2026 et à moyen terme ?

Je considère que l’intelligence artificielle est devenue un élément indispensable. Cette révolution devrait continuer à stimuler la croissance pendant de nombreuses années. Il a fallu près de quinze ans pour que l’Internet s’intègre pleinement dans notre quotidien ; en comparaison, l’IA s’est déjà largement déployée en seulement deux à trois ans, et je suis convaincu que vous l’utilisez presque tous les jours, même parfois sans en être conscient.

Un autre secteur susceptible de poursuivre sa dynamique est celui de la défense. Les investissements massifs vont se maintenir, notamment dans la défense anti-drones, les munitions, la cybersécurité et l’aviation. Enfin, des opportunités de rendement existent sur des obligations d’entreprises de qualité, et même sur certaines plus spéculatives, étant donné que les taux de défaut restent très faibles. L’observation des émissions primaires montre que l’intérêt et l’engouement pour ces produits demeurent importants.

Dans un contexte mondial marqué par une forte incertitude, quelles perspectives envisagez-vous pour les marchés financiers en 2026 ?

Nous restons plutôt optimistes, anticipant une croissance globalement comparable à celle observée cette année, bien qu’elle puisse être légèrement inférieure en Europe. L’année 2026 ne constituera peut-être pas un grand cru boursier, mais nous prévoyons des marchés financiers dynamiques. Comme souligné précédemment, le développement de l’intelligence artificielle, la baisse potentielle des taux par la Fed et la croissance des bénéfices devraient constituer des facteurs de soutien pour
les marchés. 

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