Des promesses intenables

Si le Luxembourg peut se targuer de posséder aujourd’hui des réserves  colossales pour assurer le financement des pensions, cela ne devrait pas durer, et il devient urgent de mener une réforme du système en profondeur, clame Robert Kieffer, président de la Caisse Nationale d’Assurance Pension, depuis nombre d’années déjà. Mais l’on risque fort de se heurter à un mur. Interview.

Les effets du vieillissement de la population se ressentiront dans un avenir proche, entre autres au niveau du régime général d’assurance pension. D’aucuns disent que le système de pension actuel ne sera plus viable très longtemps. L’UEL prétend même que «le maintien du régime actuel des pensions conduirait en 2050 à un endettement atteignant les 190% du PIB». Quelle est votre position ?

Surfant sur une croissance de l’emploi exceptionnelle, le montant des pensions a été relevé de façon structurelle de 29 pour cent depuis les années 80. Parallèlement – et c’est unique en Europe -, l’âge de la retraite a été abaissé à 57 ans. Et lorsque vous ajoutez à cela une espérance de vie qui a augmenté de façon considérable, vous atteignez aujourd’hui un seuil de promesses de pension de l’ordre de 55 pour cent de la masse salariale contre 37,5 pour cent dans les années 80 pour un taux de cotisation qui, lui, reste inchangé à 24 pour cent. Pour tenir pareilles promesses, on aurait besoin d’une croissance de l’emploi de 3,4 pour cent par an, et ce, indéfiniment.  

Afin que les jeunes qui partiront à la retraite en 2050 bénéficient des mêmes prestations, il faudrait 1,5 million de cotisants à ce moment alors qu’il n’y en a actuellement que 380.000. Il en faudrait le double juste en l’espace de  vingt ans en2070. C’est absolument impossible. Certains frontaliers viennent déjà de Nancy ou de Namur. Où irait-on les chercher ? A Paris, à Francfort ? Pour répondre à votre question, le système actuel n’est donc pas viable.
Ce sont ces variables qu’il faut selon moi prendre en compte plutôt que le PIB. Car pour ma part, je ne vois comment on pourrait d’ores et déjà connaître le PIB du Luxembourg dans quarante ans.

Ce n’est pas tant le problème du vieillissement qui est inquiétant que celui du ralentissement de la croissance de l’emploi, qui représente lui une véritable menace.

 

Quel est le ratio actifs cotisants/retraités au Luxembourg ?

Il est relativement faible, précisément de par le boom passé de l’emploi. Il y a ainsi 2,5 cotisants pour un retraité, ou autrement dit, un coefficient de charge de 40 pour cent. La situation reste donc pour le moment assez favorable, mais cela ne va pas durer.

 

D’une façon générale, comment se positionne le Luxembourg par rapport à ses voisins européens ?

Le Luxembourg a connu une évolution de sa population active comme nulle part ailleurs en Europe : elle a tout simplement doublé en l’espace de vingt ans, ce qui lui a permis d’engranger des réserves colossales de l’ordre de dix milliards d’euros à l’heure actuelle malgré l’augmentation des prestations.
Pour vous donner concrètement un ordre de grandeur, dix milliards d’euros représentent 3,7 fois les prestations annuelles alors que les réserves en Allemagne sont inférieures à un mois de prestations. La situation actuelle est excellente mais les réserves se retrouveront à sec à terme.

 

Une réforme verra prochainement le jour. Quelles sont les mesures phare qui seront retenues ?

J’ai fait de mon côté des propositions au ministre de la Sécurité sociale, mais je n’ai pas encore eu d’échos, donc je ne suis aucunement en mesure de répondre à votre question.
Ce que je peux vous dire, par contre, c’est que j’ai rédigé tout récemment un article intitulé «L’impossible réforme du système de pension au Luxembourg». Je pense que tout est dit. Qui aura le courage politique pour mener à bien une réforme impopulaire et de pareille ampleur, si l’on sait que le problème ne se posera pas avant quinze ans au plus tôt ?
En tout cas, on ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme.

 

Certes, mais que recommanderiez-vous personnellement ?

Il faudra forcément à un moment ou à un autre augmenter les cotisations  – et la question se pose jusqu’à quel niveau -, et d’un autre côté réduire la ‘masse de dépenses de pension’ et probablement travailler sur tous les tableaux des paramètres qui la composent. Cela peut être au niveau de la formule de calcul des pensions, des pensions de réversion pour les survivants, les modalités de revalorisation des pensions. Bref, il y a de la marge au Grand-Duché. Quant à l’âge de départ à la retraite, il est à mon avis incontournable de le relever, puisque quelqu’un qui part à la retraite à 57 ans «retirera» presque le double de celui qui part à 65 ans.   PhR

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