Le Négociant d’Espoir
En plongeant dans sa mémoire, le lecteur trouvera peut-être le sentiment d’injustice qui étreint parfois l’âme d’un enfant. L’enfance est une insurrection permanente où une école sans plaine de jeu soulève facilement des armées en culottes courtes. Un élève de primaire tend des coloriages en guise de pétition à la bourgmestre, ignorant qu’il pose là son premier acte de citoyen comme elle ne peut savoir qu’en tenant promesse, elle fera naître chez lui, les prémisses d’un engagement. Napoléon disait d’un dirigeant qu’il devait être un négociant d’espoir; la bourgmestre était Lydie Polfer, l’élève, un futur Premier ministre. Portrait de Xavier Bettel.
Aux balbutiements du geste
Les repas familiaux des Bettel étaient des lieux propices aux conversations et aux débats d’idées. Il en garde aujourd’hui les souvenirs d’une famille soudée, à l’éducation responsable, notamment lorsqu’il s’agissait de faire comprendre les erreurs. «Nous pouvions parler de tout», se confie le Premier ministre.
Le Luxembourg des années 80 était déjà composé de cultures différentes et Luxembourgeois, Portugais, Français, Italiens se retrouvaient au travail comme sur les bancs des écoles. Gymnastique, tennis, scoutisme et conservatoire de piano (certainement une influence maternelle au vu des musiciens célèbres que compte la famille); l’emploi du temps de ce touche-à-tout est déjà aussi chargé que celui d’un ministre. Lui aussi est issu d’un métissage culturel; son père est luxembourgeois, sa mère française et ses grands-parents étaient luxembourgeois, russes, polonais, juifs-orthodoxes, catholiques et athées.
Au lycée, il choisit une filière littéraire et sa passion pour les questions de société se cristallise en un engagement politique. Il prend sa carte au Parti Démocrate à l’âge de 15 ans, séduit par le libéralisme. Non pas celui de la définition franco-française qui est synonyme de capitalisme, mais bien l’originelle, celle de la liberté d’entreprendre
Le goût des autres
Xavier Bettel est un passionné des gens, c’est ce qui le pousse en politique, ce qui l’animait au barreau et ce pourquoi il a manifesté à l’école primaire. Il se dit chanceux d’avoir toujours aimé ce qu’il faisait et c’est peut-être pourquoi il est resté avocat jusqu’au jour de son assermentation. Le matin du 4 décembre 2013, l’avocat plaide une affaire au tribunal et à 15h, le Premier ministre prête serment au Palais devant le Grand-Duc. Il passe de la parole juridique à la parole politique, des divorces aux mariages, de l’intérêt individuel de ses clients à l’intérêt général des citoyens avec la même conviction qu’«en droit comme en politique on doit aimer les gens».
Son ascension est rapide puisqu’il est, à 38 ans, le plus jeune bourgmestre d’une capitale européenne. Il assume son homosexualité sans en faire un cheval de batail et regrette la malhonnêteté de certains de ses opposants qui ont fait croire que la loi sur le mariage gay était l’une de ses priorités. Cette loi fut en effet préparée par l’ancien gouvernement Juncker (CSV/LSAP) et le Premier ministre a donc préféré subir les amalgames que de retarder une loi. Le programme de coalition est néanmoins à l’image de l’homme, économiquement à droite et socialement à gauche. Réforme de l’IVG, séparation de l’Eglise et de l’Etat, non-cumul des mandats, droit de vote des étrangers…
De Léiw
JuB: «N’avez-vous pas surestimé la modernité des électeurs monsieur le Premier ministre?»
XB: «Je n’ai pas voulu faire de révolution mais uniquement des évolutions»
JuB: «Peut-être étaient-elles trop audacieuses au regard de l’emblème national: Mir wölle bleiwe wat mir sin?»
XB: «Vouloir rester ce que nous sommes ne signifie pas rester là où l’on est».
Il assume ses positions et prends l’exemple de l’IVG, «demander aux femmes de s’expliquer à un inconnu était rétrograde». Pour ce qui est du référendum de 2015, il reconnait la mauvaise organisation mais considère que les questions devaient être posées. Xavier Bettel croit au pouvoir du dialogue et à la participation des citoyens dans le débat public. Pour lui, c’est le meilleur moyen de faire taire les discours de peur qui contribuent à la montée des extrêmes. «Je donne souvent des réponses compliqués aux questions simples, les populistes eux, n’ont que des discours simples».
Il avait l’ambition de faire baisser le déficit et le chômage mais savait que pour y arriver, il allait chuter dans les sondages. Il a réussi les trois et se réjouit de sa remonté actuelle dans l’opinion publique. «Si Jean-Claude Juncker avait pris les bonnes décisions lorsqu’il parlait du Luxembourg à 700.000 habitants nous n’aurions pas les embouteillages que l’on connait aujourd’hui». Il se défend de vouloir 1 million d’habitants, surtout s’ils sont accompagnés d’emplois précaires dans des entreprises qui polluent, mais son rôle est de prévoir l’avenir.
Chômage, déficit, diversification de l’économie, «Digital Lëtzebuerg», investissements, FinTech, startups, fin du secret bancaire, paix sociale, inégalités à l’école, l’opposition… Que la fonction de Premier est lourde de responsabilités! Certes le pays constitue à lui seul une bonne raison de se lever tous les matins mais quelle robustesse ne faut-il pas avoir une fois rentré chez soi? Xavier Bettel connaît la chance d’avoir chez lui une personne avec qui partager ses joies et ses peines, «une voix qui conseille, une oreille qui écoute et une épaule qui rassure».
Il est tard Monsieur le Premier-ministre, et si nous allions retrouver nos chez-nous respectifs? JuB