Aux barricades du vivre-ensemble

La pétition n°698 soutenue par les investigateurs du “Nee2015“ (référendum sur le droit de vote des étrangers) et “Wee2050“ (Chemin vers 2050), récolte déjà près de 15.000 signatures. Ce texte entend faire du luxembourgeois la première langue administrative et véhiculaire du pays, ou comme le dit Lucien Welter qui l’a déposée à la Chambre des députés: «le dénominateur commun au Grand-Duché». Les prévisions pour 2060 du million d’habitants majoritairement étranger alimentent la crainte de voir la langue luxembourgeoise disparaître.
Ce texte qui déchaîne les passions tant aux comptoirs des cafés que sur les réseaux sociaux fait fi de toutes connaissances historiques, sociologiques ou linguistiques. C’est peut-être pourquoi il est désavoué par tous les spécialistes du pays. Alexandra Huberty, juge du tribunal d’instance explique que «le luxembourgeois ne pourra jamais être une langue judiciaire […]. Il faudrait inventer un vocabulaire et cela nuirait à la sécurité juridique». Gaston Vogel a quant à lui déjà indiqué qu’il ne signerait pas le texte car «rien ne prévaut sur la précision de la langue française dans les divers domaines du droit, qui a pour elle la tradition et l’érudition». Enfin, Fernand Fehlen, enseignant-chercheur à l’Université de Luxembourg, spécialiste du multilinguisme, qualifie la pétition de «confuse et irréaliste».
D’une terre de famine que l’on quittait à celle où l’on immigre pour une vie meilleure, la société multiculturelle de ce pays prend forme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque 90% des étrangers parlaient le luxembourgeois au bout d’un an. C’était un temps où le français était utilisé à la Chambre des députés, où personne, ni même les intellectuels du pays, ne considérait encore le luxembourgeois comme une langue, (elle devient langue nationale, le 24 février 1984 par révision constitutionnelle). Aujourd’hui, les étrangers ne sont plus que 10% à le parler au bout d’un an de résidence. La différence, c’est que la moitié de la population est désormais composée de cultures différentes.
Une langue n’appartient à aucune nation, elle est au mieux la propriété de celui qui l’utilise. Le français n’est pas la propriété de 66 millions de français mais des 300 millions de locuteurs à travers le monde, dont des citoyens du Luxembourg! Les lusophones, utilisent le français comme langue d’intégration au regard des similitudes grammaticales qu’ont les langues romanes, tout comme les néerlandophones utilisent le luxembourgeois car elles sont toutes deux des langues franciques. L’intégration linguistique ne répond pas et ne répondra jamais à aucune idéologie puisqu’elle suit des processus naturels à des fins communicationnelles. Les luxembourgeois seront minoritaires à Luxembourg mais cela ne sonne pas pour autant le glas de la langue; toutes les études s’accordent à dire que le luxembourgeois n’a jamais été aussi parlé, utilisé et donc vivant qu’il ne l’est aujourd’hui. La langue de Dicks ne mérite pas d’être le fer de lance d’un repli identitaire sur le champ de bataille des populistes.   JuB

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