Nécessité au pays des abondances

Robert Urbé travaille depuis 25 ans pour Caritas Luxembourg dont il est actuellement le porte-parole. Il prépare notamment des avis sur les projets de lois, comme récemment sur la réforme fiscale ou celle des allocations familiales. Régulièrement en discussions avec le gouvernement, il est un témoin de la pauvreté au Luxembourg. Interview.
 
Quelles sont selon vous, les causes de la pauvreté au Luxembourg?
Il s’agit souvent d’un accident de parcours qui ébranle les fondements du sort. D’un divorce à une maladie grave, en passant par la perte de son emploi, les causes sont diverses et ont en commun de priver l’individu d’un revenu financier et affectif.
Pris dans une spirale infernale, un pilier en emportant un autre, c’est sa propre demeure émotionnelle qui s’effondre alors comme un château de cartes. On avait beau la croire indestructible; maladie grave, perte d’emploi, divorce, solitude, alcoolisme/drogue, expulsion du domicile sont autant d’instabilités et de pertes de repères qui peuvent toucher toutes les classes sociales.
Le chômage, notamment lorsqu’il dure longtemps, peut mener à la pauvreté et c’est le risque de plus de la moitié des demandeurs d’emploi. Perdre son travail, c’est être isolé de ses anciens collègues et la perte financière limite les interactions avec le monde extérieur; le travail est éminemment lié à la dimension sociale.
 
Le Revenu Minimum Garanti n’est-il pas suffisant?
Le RMG peut mener à la pauvreté s’il n’est pas suffisamment élevé. C’est pourquoi nous demandons une réforme de la loi mais force est de constater qu’une réforme, bien que décrite dans le programme gouvernemental, n’est pas encore en vue.
Nous demandons à ce que le montant distribué couvre les dépenses journalières. Il faudrait ensuite prévoir une somme à part pour le loyer qui peut énormément différer selon qu’on soit par exemple bénéficiaire d’un appartement du Fonds du logement ou locataire du marché libre. Enfin, il faudrait multiplier par trois, la part pour chaque enfant et les considérer comme adultes dès 14 ans.
Tout ceci est inscrit dans le programme gouvernemental mais la loi se fait attendre. Alors que certains ont trop, beaucoup ont trop peu.
 
Et pour ce qui est de l’inégalité de la répartition des richesses…
Nous remarquons que les inégalités se creusent de plus en plus chaque année à Luxembourg. L’OCDE a démontré qu’elles entravent non seulement la cohésion sociale mais également la croissance et donc, le progrès économique. Est pauvre, celui dont les ressources ne peuvent subvenir à ses besoins fondamentaux, ce qui est à distinguer des besoins vitaux.
Nous savons qu’une certaine partie de la population résidente est plus assujettie aux risques de pauvreté. Les luxembourgeois ont par exemple quatre fois moins de chances d’être pauvres que les résidents étrangers. C’est le même ratio entre les personnes âgées de plus de 65 ans et les enfants de moins de 17 ans. Cela vaut aussi pour les universitaires (ou équivalents) et pour ceux qui ont quitté prématurément le système éducatif. Tout comme pour les familles sans enfants (6,1%), celles avec plus de deux enfants (32,4%) et les familles monoparentales (44,6%). Ces différences se retrouvent entre ceux qui sont propriétaires (10,4%) et ceux qui sont locataires (33,9%).
En 2014, un enfant sur quatre vivait sous le seuil de pauvreté au Luxembourg et cela devrait être une priorité gouvernementale. C’est l’une des raisons pour laquelle nous sommes contre l’actuelle réforme des allocations familiales. L’argument selon lequel le montant de l’allocation familiale doit être le même pour chaque enfant (car le deuxième ou le troisième ne coûte pas plus que le premier), ne tient pas compte du besoin d’un logement plus grand ou d’une voiture plus grande.
 
À partir de combien peut-on être considéré comme pauvre à Luxembourg?
Le seuil de pauvreté statistique pour une personne seule est de 1.716 euros par mois. En dessous de ce seuil, il s’agit d’exclusion sociale car l’écart avec le reste de la population est trop grand. La situation effective comporte néanmoins d’autres critères que sont le loyer, la situation éventuelle d’endettement, le réseau familial et même amical. Cependant, je dirais que pour vivre décemment à Luxembourg, 2.500 euros me semblent un minimum.
 
Le “déni démocratique“ tant décrié est-il déjà une réalité?
Reprenons l’exemple des allocations familiales, les familles luxembourgeoises ont en moyenne, un enfant alors que les familles étrangères en ont plus. Faire une politique qui favorise les familles à un enfant, c’est faire une politique avantageuse pour une moitié de la population, celle qui vote et désavantageuse pour l’autre, celle qui ne vote pas.
Ce qui importe plus que ce déficit démocratique, c’est la question sociétale. Cette société appartient-elle communément à tous ceux qui y vivent et qui la composent ou est-elle la propriété exclusive de ceux qui ont la nationalité luxembourgeoise? J’ai peur que la deuxième thèse implique un tel déchirement de la société, qu’en sonnant le glas de la démocratie, cela sonne aussi celui de notre essor économique et donc, celui du vivre-ensemble.
 
Vous portez un pin’s où il est inscrit “Zéro pauvreté“, utopie?
Non, unique possibilité. On ne peut lutter efficacement contre la pauvreté, sans autre but que de l’éradiquer. Le Conseil Economique et Social luxembourgeois a estimé il y a quelques années qu’éradiquer la pauvreté coûterait 250 millions d’euros. C’est la moitié du coût des allègements fiscaux pour l’année prochaine…      JuB

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