À votre eSanté !
Santé et technologie, a priori ces deux mots ne sont pas très assortis. Pourtant, déjà aujourd’hui l’ICT et le digital modifient la façon de pratiquer les soins, et toutes les prévisions s’accordent à dire que cette tendance se renforcera dans le futur. Nous avons interviewé deux experts de l’entreprise Deloitte Luxembourg sur les enjeux de l’eSanté pour notre pays : Luc Brucher, Partner Audit et Healthcare and Life Sciences Leader, ainsi que Karine Pontet Director Human Capital Advisory Services et Healthcare and Life Sciences coordinator.
Quel est votre rôle chez Deloitte Luxembourg?
LB: L’industrie Healthcare and Life Sciences de Deloitte est très active et compte une équipe dédiée qui a comme mission de coordonner les offres de services de Deloitte, à destination des acteurs du secteur de la santé, des soins et des sciences de la vie. Nous sommes surtout chargés d’identifier les besoins qui pourraient émaner du milieu de la santé, et de les rediriger vers les services pertinents de notre entreprise, à savoir Audit, Fiscalité Tax ou Conseil. Les missions que nous coordonnons sont très variées, par exemple: l’audit et le conseil stratégique auprès d’organismes de recherche publique et d’établissements hospitalier, l’audit informatique de sécurité, le conseil en organisation et en ressources humaines. Les acteurs du monde de la santé nous accordent une grande confiance et communiquent naturellement avec nous. La FHL notamment est un partenaire privilégié avec lequel nous organisons notre conférence annuelle sur l’industrie Healthcare and Life Sciences.
Quelles étaient les principales conclusions de la récente étude « Deloitte 2014 Healthcare Survey »?
KP: En 2011 et 2013, nous avions déjà réalisé une étude auprès des patients. En 2014, nous nous sommes cette fois tournés vers les professionnels du secteur de la santé. Les thématiques abordées étaient semblables : la perception du système de santé national, les offres proposées, les comportements préventifs et enfin les technologies de la santé.
La conclusion principale est que les perceptions des professionnels et des patients sont alignées : on ne constate pas d’écart significatif entre ces deux catégories de sondés. Globalement ils jugent le système de santé grand-ducal bon et performant. Le thème de la technologie au sein du secteur de la santé interpelle patients et professionnels. Actuellement, la qualité de cette technologie est vue comme satisfaisante.
Quelles sont vos prédictions par rapport à l’utilisation de cette technologie?
LB: Une 2ème étude réalisée par Deloitte Global « Healthcare and Life Sciences Predictions 2020 – A bold future? » présente les évolutions probables auxquelles on peut s’attendre au niveau des soins de santé. Les nouvelles technologies ont évidemment un impact fort sur ces pronostics.
La première tendance d’ici cinq ans est la transformation du patient en un consommateur de soins éclairé. Les technologies de l’information et de la communication poussent les individus à partager leurs expériences et à s’informer. Les patients deviennent progressivement mieux éduqués et plus exigeants face au monde médical.
Ensuite, le développement de la médecine numérique et connectée va permettre de suivre le patient partout et à toute heure. Le parcours des soins sera plus intégré, et la coordination entre les différents prestataires et le patient sera optimisée. D’ailleurs Le DSP, ou Dossier des Soins Partagés, qui sera instauré sous peu dans notre pays sera un des éléments clés de cette meilleure coordination.
Troisième évolution, l’utilisation des capteurs de données va fortement croître. Les applications de santé ou de fitness par exemple collectent les informations et génèrent des données que le patient consulte afin de surveiller son état de santé, et de réagir directement en cas de problème.
En outre, la masse de données à traiter devient de plus en plus volumineuse et nécessite une gestion efficace afin d’être exploitées et analysées au mieux. Le Big Data est donc un enjeu essentiel pour le futur du domaine de la santé et des soins.
La protection de ces données est le dernier grand challenge de l’évolution du système. Les informations doivent circuler à l’avantage des patients et des institutions de santé, et non à leur détriment. Il faudra créer un cadre réglementaire intelligent, pour garantir une protection maximale des consommateurs et prestataires de soins.
Enfin, les lois et réglementations devront s’adapter pour faire face à l’évolution rapide des technologies ainsi qu’aux demandes des consommateurs de soins qui souhaiteront bénéficier des avantages offerts par ces technologies. «Il faudra créer un cadre réglementaire intelligent, pour garantir une protection maximale des données de santé et in fine des patients »
Quelles sont les opinions sur le DSP ?
LB: Selon les résultats de nos 3 enquêtes, le DSP est désiré par les patients et les professionnels. Ils réclament ce système aux nombreux avantages, comme une meilleure coordination entre médecins et hôpitaux, une gestion plus efficace des informations médicales et de leur accessibilité, et également une réduction du coût des soins.
Quelques inquiétudes subsistent cependant. D’abord, la sécurité dans le déploiement du DSP est primordiale. L’agence eSanté et ses partenaires ont d’ailleurs comme objectif principal d’assurer un niveau de sécurité le plus élevé possible pour que les patients fassent confiance à cette nouveauté. Une autre inquiétude mentionnée était celle de l’implication des médecins. Ceux-ci doivent s’habituer à cet outil et se l’approprier. Sans eux, l’implémentation ne se fera pas d’une manière optimale.
KP: Aussi bien les patients que les professionnels sont disposés à recourir aux technologies. Mais les patients tiennent à la présence physique de leur soignant et semblent ne pas encore être prêts à recourir, même ponctuellement, à une consultation médicale virtuelle. Bien que la présence du digital dans la consultation sera plus forte dans le futur, le face-à-face avec le médecin reste un contact rassurant.
Le lancement du DSP ayant obtenu l’accord de la Commission Nationale pour la Protection des Données, sa mise en route est donc imminente.
Dans ce domaine, quels sont les enjeux des technologies ICT et notamment du Big Data pour notre pays?
LB: L’analyse et l’exploitation intelligente des données de masse (Big Data), pourra offrir des avantages importants aux patients et aux professionnels de santé et de soins. Au niveau de la recherche, en ce qui concerne des maladies neurodégénératives par exemple, c’est un enjeu critique. Autour du domaine de la recherche pourrait graviter un secteur biotechnologique important, dont le développement pourrait représenter un grand potentiel économique pour le Luxembourg.
Notre pays peut se positionner sur ce terrain. Le Grand-Duché est tout de même bien servi d’une part en termes d’infrastructures et bénéficie d’autre part d’une expertise de longue date dans le domaine de la protection des données et du traitement des données sensibles. Cette conception de la sécurité et de la protection des données est inscrite dans l’ADN du pays ce qui peut permettre au Luxembourg de tenir une place importante dans le domaine de l’eSanté au niveau international et d’être reconnu comme un centre d’expertise et de référence. SoM