Coopération franco-luxembourgeoise

Artisan de la coopération franco-luxembourgeoise, ancien président du Conseil régional de Lorraine et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet nous a donné sa vision des tenants et aboutissants du pendant français du site de Belval, une initiative qui a suscité l’étonnement et la curiosité de tous.
Il y a quelques semaines, les décideurs français et luxembourgeois ont créé un des premiers Groupements européens de coopération territoriale (GECT) de l’Union européenne pour l’aménagement commun du site de Belval de part et d’autre de la frontière. Concrètement, que réalisera-t-on en France, et quelle sera la tâche de “Monsieur Belval“, Pascal Gauthier, fraîchement nommé?
La question reste encore ouverte, il m’est donc impossible de vous répondre. Il y a en effet un préalable, que j’ai posé au président de la République, qui consiste à savoir si la France accepte que les territoires français contigus de Belval puissent bénéficier d’une extra-territorialité leur permettant d’accueillir des activités de services dans des conditions comparables aux conditions luxembourgeoises. Si tel n’est pas le cas, les activités du Pays Haut lorrain risquent fort de s’orienter vers le logement et les services liés à la résidence, étant donné que les conditions d’implantation d’activités concurrentielles seraient nécessairement moins favorables du côté français que du côté luxembourgeois. Et pour bénéficier de véritables activités concurrentielles, que ce soit dans le domaine bancaire, de l’ingénierie ou encore du commerce international, par exemple, il faut que les conditions fiscales et sociales soient comparables dans les deux pays. Il existe donc deux hypothèses. Quoi qu’il en soit, le déplacement de Michel Mercier (ndlr : ministre français de l’Espace rural et de l’Aménagement du territoire) démontre que les Français ne resteront pas les bras croisés face à Belval.
Quant au rôle de Pascal Gauthier, il consistera à informer et à coordonner toutes les initiatives qui ont été prises depuis maintenant plus de cinq ans. Cette coordination est complexe, car aux collectivités publiques que sont les départements et l’Etat, s’ajoutent les communes et les partenaires privés, essentiellement ArcelorMittal, le principal propriétaire foncier dans le secteur Pour réaliser un projet tel que nous, Lorrains, l’entendons et non pas Paris, un certain savoir-faire et un certain doigté sont de mise.
Pour vous dire la vérité, je trouve que la Lorraine a fait preuve de passivité vis-à-vis du Quand j’étais président de région, nous avons entre autres négocié avec le Luxembourg l’achat de rames de TER en commun pour le service Nancy-Metz-Luxembourg, négocié ensemble la participation du Grand-Duché au financement de la ligne de TGV est Luxembourg, organisé l’accueil des chemins de fer luxembourgeois en Lorraine, … Bref, nous avions pris l’habitude de travailler ensemble et d’arrondir les angles sans aller toutefois, il est vrai, jusqu’à cette continuité territoriale qui serait à mon avis une condition du développement. D’ailleurs, je ne sais pas si les Luxembourgeois souhaitent vraiment cette continuité territoriale, préférant garder les activités de valeur ajoutée sur leur territoire, ce que je comprends tout à fait.
Belval nous a intéressés dès le départ pour deux raisons : premièrement, le centre de gravité des activités luxembourgeoises se déplace vers la Lorraine, ce qui facilite l’arrivée des travailleurs lorrains et contribue à modifier la sociologie de tout le Pays Haut. Ce dernier s’oriente dès lors vers une sociologie de salariés de services, une meilleure valeur ajoutée. Deuxièmement, la perspective de l’implantation d’une université à Belval nous est paradoxalement apparu comme une chance pour les universités de Nancy et de Metz. Je pense en effet que nous n’allons pas “recruter“ le même type d’étudiants. Les étudiants qui auront un minimum de connaissances viendront de toute l’Europe pour intégrer des filières spécialisées à Belval et ne seraient en tout état de cause pas venus à Nancy ou à Metz. En revanche, ce dont je suis certain, c’est que bon nombre d’universitaires lorrains, pour autant qu’ils en aient la volonté et la capacité, trouveront un complément d’activité voire une activité nouvelle et renouvelée à Belval tout en restant résidant de Metz ou de Nancy pour des raisons d’attachement et parce que le coût de la vie y est inférieur. Je pense que l’intérêt de Belval est d’afficher des ambitions, ce qui présuppose des activités de recherche et de doctorat.
Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de réagir?
Avant 2004, le projet de Belval était connu mais pas engagé. Nous n’en connaissions donc pas les contours. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses, et je constate que du retard a été pris. C’est très certainement un reproche que les Français peuvent s’adresser à eux-mêmes, en particulier les collectivités. Les élus en ont parlé tous les jours mais n’ont pas pris de décisions. Ces décisions sont à cheval sur quatre grands acteurs, les deux départements, l’Etat, la région, et, manifestement, le courant n’est pas passé. C’est un problème spécifiquement français ; les processus préparatoires en France sont horriblement longs. En outre, il n’y a plus de décideurs en Lorraine mais simplement des exécutants, les décisions étant prises à Paris.
Or, c’est précisément là la force du Luxembourg, savoir prendre des décisions et rapidement.
Nous ne pourrons pas rattraper ce retard à proprement parlé, mais nous pourrons décider de réaliser un certain nombre de choses… et de le faire vite. J’ai amené Nicolas Sarkozy en Lorraine dans sa campagne de 2007, et les Lorrains ont été bousculés par son dynamisme. S’il n’était pas venu, nous serions encore en train de discuter des responsabilités des uns et des autres.
Richard Lioger, Premier adjoint au maire de la ville de Metz, nous a confié récemment que derrière les bonnes intentions de “coopération renforcée“ entre
les deux pays, se cachaient de nombreux antagonismes. Certains vont même jusqu’à dire que le Luxembourg représente une concurrence déloyale pour la Lorraine. Quelle est votre position?
C’est une réalité. La vie sociale et l’économie davantage encore sont marquées du sceau de la concurrence. Les conditions qui permettent au Luxembourg d’être dynamique sont autant de stimulants, d’aiguillons et de sources de conflits avec la Lorraine. Prenons l’exemple de la formation des compétences. Quand on forme des étudiants en économie à Metz pour qu’ils exercent par la suite au Grand-Duché, on peut dire finalement que c’est le contribuable français qui paie la formation des futurs cadres luxembourgeois.
Cela dit, inversement, le cadre français qui travaille au Luxembourg dépense son argent en France. Le Luxembourgeois peut ainsi être fondé à dire que “la valeur ajoutée que nous créons, ce n’est pas nous qui en profitons mais la Lorraine“. En outre, la Lorraine trouve au Luxembourg des emplois et des salaires qu’elle ne trouverait pas par elle-même chez elle. Le jeu d’ensemble est un jeu à sommes largement positives pour les deux.
Ce que l’on peut souhaiter en revanche, c’est une plus grande interpénétration, c’est-à-dire que l’on soit vraiment solidaire et que chacun mesure les efforts qu’il fait pour faciliter
la vie de l’autre. Lorsque les Français
investissent dans le TER, ils allègent les routes luxembourgeoises. Inversement, lorsque les Luxembourgeois développent des activités administratives, européennes ou de services bancaires, ils offrent des salaires à des Lorrains. PhR