Grande Région

Des synergies…
mais également des antagonismes
 

 

Quelle est la place économique de Metz dans la Grande Région?

En termes de création d’emplois, la ville de Metz affiche un rythme de création d’emplois annuel de 8,4 contre 1,5 pour la région Lorraine, ce qui la place au-dessus de la moyenne nationale. La situation pour la région, en revanche, est critique.  Cela revient à dire que Metz possède un pouvoir attractif incontestable. Comme beaucoup de métropoles françaises, la concentration de l’activité tout comme le phénomène de conurbation sont grandissants, depuis une vingtaine d’années. Nous avons pris conscience de ce phénomène de conurbation avec Thionville jusqu’au Luxembourg il y a déjà assez longtemps, et avons su en tirer les conclusions. Car le problème en Moselle, comme souvent ailleurs en France, réside dans le fait que nous ne possédons pas d’unité politique de gouvernance entre ces différentes communautés d’agglomération au nombre de 40 depuis Metz jusqu’aux frontières luxembourgeoises… pour  150 syndicats intercommunaux ! A l’époque, chacun se battait pour détenir un maximum d’implantations industrielles, commerciales et tertiaires. Nous avons compris que ce sont les villes qui sont porteuses de la dynamique économique d’une région, ce qui nous a amené à changer de stratégie et à gagner ainsi en importance au niveau du QuattroPole (1).

 

Le QuattroPole démontre l’intensité des liens existants de part et d’autre des frontières, dans la Grande Région. Comment renforcer encore les synergies?

Le grand enjeu, aujourd’hui, est la circulation des populations dans des domaines particuliers: économique, touristique et universitaire, essentiellement. Il nous manque cependant encore les outils politiques qui nous permettront de présider à la destinée commune.
A l’instar des intercommunalités que nous avons créé en Lorraine, nous devons pour cela créer des instances transfrontalières propres qui effacent les barrières politiques existantes.

En France, par exemple, le frein essentiel pour le QuattroPole réside dans les dynamiques contradictoires des régions et des départements, et, dans une moindre mesure, de l’Etat. Il faut pour cela que l’Etat français nous permette de le faire. C’est nettement moins compliqué en Allemagne. Les Länder jouissent d’une autonomie bien plus importante, ce qui facilite nettement les choses puisque l’on a un interlocuteur unique en face de soi.  C’est encore “plus simple” pour le Luxembourg du fait de sa taille.

Aussi, lorsque nous devons prendre une décision commune avec l’Allemagne et le Luxembourg, nous sommes trois élus français à la table des négociations qui n’ont pas toujours la même vision des choses.

 

Lors de sa visite en Lorraine, Nicolas Sarkozy a annoncé la création d’une EcoCité de l’autre côté d’ Esch/Belval, comme “contre-projet”  à ce dernier. Qu’en pensez-vous? Peut-on parler d’une complémentarité intéressante avec le grand projet luxembourgeois?

Je suis dubitatif et crains qu’il ne s’agisse là que d’un effet d’annonce. Je vois mal l’Etat français mettre des centaines de millions d’euros sur la table, condition sine qua none à la réalisation d’un tel projet. Cela dit, je vois bien la nécessité de le faire, dans un souci de complémentarité, effectivement. Pour le moment, on en est juste au stade des idées… c’est vraiment très flou.

Autre problème, dans un souci de complémentarité, la nécessité pour les deux parties concernées de mener une politique volontariste. Je pense que nous avons assez tergiversé avec nos collègues luxembourgeois, et qu’à un moment donné, il faut parler clair et vrai. Je vois mal comment mener une politique de coopération renforcée dans le domaine universitaire, par exemple, – puisque Esch/Belval a vocation de devenir un pôle universitaire – si l’on se considère comme concurrents.
Mais, à nouveau, l’idée est intéressante.

Quoi qu’il en soit, cela aura peu d’incidence sur Metz, puisque nous ne sommes pas aux premières loges.

A propos de “concurrence”, précisément, Jean-Pierre Masseret, président du Conseil régional de Lorraine, révélait il y a quelques semaines que s’il se satisfaisait du nombre d’employés lorrains embauchés par les entreprises luxembourgeoises, il s’inquiétait que ce développement ne se fasse qu’à sens unique, c’est-à-dire au détriment de la compétitivité en Lorraine. Quelle est votre position sur le sujet?

Je pense qu’il a raison sur certains points. Les chiffres sont assez éloquents: un tiers des diplômés de l’université de Metz vont travailler au Luxembourg. Les études étant gratuites en France, l’Etat français forme dès lors des jeunes pour les entreprises luxembourgeoises, sans que l’Etat luxembourgeois et les entreprises implantées au Grand-Duché n’aient à verser un cent. Dans le domaine de l’informatique, par exemple, il y a aujourd’hui un manque inquiétant de main d’œuvre en Lorraine, les jeunes diplômés étant attirés par les salaires nettement supérieurs au Luxembourg. Il y a donc un véritable problème de disparité.

Comment remédier à cette situation?

Nous devons envisager un développement économique ensemble au sein du QuattroPole. Nous partons aujourd’hui du principe que nous sommes concurrents, comme le souligne Jean-Pierre Masseret. Nous serons toujours concurrents, effectivement, ne nous voilons pas la face. Cela dit, nous pourrions cependant trouver des pistes pour parvenir à une certaine complémentarité, comme nous l’évoquions tout à l’heure pour Esch/Belval. Nous pourrions très bien imaginer, par exemple, des entreprises à capitaux français qui s’installeraient au Luxembourg, et qui accepteraient de payer des taxes en France ou de délocaliser, voire ériger des zones franches qui nous permettraient de conserver une activité économique à proximité d’un pays extrêmement attirant, économiquement parlant. A nouveau, nos destins sont liés, donc nous devons impérativement travailler ensemble.

 

PhR

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