Big Data, un challenge pour les communes!
Selon l'International Data Corporation, le volume de données numériques disponibles sur les serveurs du monde entier double tous les deux ans. Pour en tirer le meilleur parti, elles doivent être unifiées et traitées intelligemment. L’enjeu est de taille comme nous l’expliquent Gilles Poncin, Director – Advisory, et Luc Maquil, Senior Manager – Advisory chez KPMG.
A quoi cette croissance exponentielle du nombre de données est-elle due?
LM: Elle est liée à de nombreux facteurs, à commencer par le fait que la population mondiale qui a accès à Internet est de plus en plus large, que les connexions sont de plus en plus puissantes et que l'utilisation que nous en faisons dans notre vie quotidienne, à travers les réseaux sociaux, le commerce électronique ou encore les solutions de e-banking, est de plus en plus active. On peut également citer la propagation accélérée des smartphones, la croissance du trafic de streaming vidéo et la substitution progressive de l'information papier par l'information électronique pour ce qui est, par exemple, des preuves légales, des données médicales ou des déclarations d'impôt. Finalement, elle est liée à l'utilisation d'Internet pour interconnecter les voitures particulières, les caméras de surveillance, les lecteurs d'énergie électrique, les capteurs température et d’humidité dans le domaine de la météorologie, etc.
Quel défi Big Data soulève-t-il?
GP: L’enjeu principal déclenché par Big Data consiste à mettre à disposition des citoyens le savoir-faire et les moyens technologiques permettant d'enregistrer, de stocker, d'analyser, de trier, de structurer et de visualiser cet énorme volume de données informatiques collectées chaque jour par différents canaux, pour en faire la meilleure utilisation possible. Il s’agit non seulement de gérer ces données, mais aussi de les interconnecter, c’est-à-dire de rassembler des informations qui, historiquement, sont stockées dans des systèmes informatiques cloisonnés.
Quels sont les domaines d'application d’une gestion intelligente des données?
LM: La sécurité est un domaine dans lequel les exemples sont nombreux. Prenons celui des récents attentats de Boston: les forces de l’ordre américaines ont réuni toutes les données vidéo disponibles et les ont recoupées grâce à un logiciel, ce qui leur a permis d’identifier rapidement les coupables.
GP: Il existe aujourd’hui des outils (dont certains sont même développés au Luxembourg) qui permettent de parcourir quotidiennement les forums de discussion et médias sociaux pour identifier des tendances et des opinions. Ces outils peuvent être utilisés à des fins commerciales, mais aussi publiques, par exemple pour vérifier comment les citoyens ont réagi à une initiative publique.
Et, plus particulièrement, pour les communes?
LM: Pour les communes, le challenge consiste à unifier des données contenues dans différents systèmes informatiques souvent cloisonnées à l’heure actuelle et à les compléter par les possibilités offertes par les réseaux sociaux et les plateformes média. Un exemple est l’utilisation des réseaux sociaux en tant que facilitateur de la politique participative. Dans l'administration communale du futur, les démarches administratives pourraient être simplifiées, proactives et, du fait de l’interconnexion des bases de données, réduites au strict minimum. Ainsi, en cas de déménagement, les données enregistrées une seule fois pourraient être répercutées immédiatement dans les bases de données communales respectives. Hormis le fait que le temps nécessaire à ces différents changements est réduit au minimum, il en résulte que les données sont partout identiques.
On pourrait aller bien plus loin. Le croisement dynamique de données financières telles que les dépenses avec des données opérationnelles comme la durée d’exécution de démarches administratives permettrait d’instaurer une plus grande transparence pour les habitants et entreprises présentes sur le territoire de la commune. L’utilisation d’un tableau de bord d’analyse de la performance d’une administration communale par rapport à son coût augmenterait la transparence des finances publiques, l’alignement stratégique de la commune et en fin de compte encouragerait l'innovation. Une telle approche présuppose cependant que chacun accepte de mettre en question certaines pratiques antérieures.
Dans le contexte de son initiative ‘Smarter Cities’, un fournisseur mondial de technologie et de services d’information, a prouvé que les infrastructures publiques peuvent être rendues ‘intelligentes’ et ce, grâce à l’utilisation massive de capteurs qui permettent de collecter des masses d’informations telles que des données climatiques, l’état du trafic dans la ville et les mouvements d’humains dans les événements de masse. Ainsi les infrastructures communales pourront devenir beaucoup plus sécurisées, efficaces et donc moins coûteuses pour tout le monde.
On saisit bien les avantages de répondre à l’enjeu du Big Data pour les citoyens, mais quels bénéfices les administrations peuvent-elles en tirer?
GP: Agglomérer et gérer intelligemment ces données leur donne la possibilité de libérer leur personnel de tâches répétitives et peu intéressantes pour se concentrer sur des tâches à valeur ajoutée, notamment sur l’aspect relationnel entre l’administration et le citoyen. Les obstacles ne sont pas tant d’ordre technologique que de convaincre les différents acteurs impliqués de suivre cette évolution.
Quelques réponses au défi du Big Data soulèvent des questions d’éthique et de respect de la vie privée. Les systèmes de traitement ne sont-ils pas intrusifs?
LM: Oui, effectivement l’impact sur la vie privée est important et pourrait paraître intrusif. Cependant, nous nous trouvons au milieu d’une évolution qui, déjà aujourd’hui, a fortement changé notre perception de la vie privée. En regardant vers l’avenir, les jeunes gens issus de la génération Z, nés dans les années ’90, sont ‘hyper-connectés’ car ils utilisent les réseaux sociaux, les smartphones et le chat quasiment depuis leur naissance. Ils ont une approche très ouverte de la vie privée, dont la préservation est moins importante que pour les générations antérieures. Ils sont les citoyens du futur et nous aideront à faire une utilisation pertinente de Big Data. Nous pensons que leur implication et leur créativité sont primordiales pour créer la commune et les services administratifs de demain.
Au Luxembourg, où en est-on de ce challenge?
GP: La conscience de l’importance de s’adapter à la tendance est en train d’émerger. Elle a déjà bien pris racine à certains endroits et est en train de se développer à d’autres. Il y a des initiatives, notamment avec le SIGI mais aussi dans les plus grandes communes, qui consistent à regrouper certaines tâches ou services informatiques dans un centre commun, mais nous n’en sommes qu’au début.
LM: Le Luxembourg a connu une croissance constante ces dernières années et le besoin de consolider ou de mieux utiliser ses ressources que représentent les données électroniques n’existait pas. Maintenant que nous sommes dans une situation économique difficile, le besoin devient beaucoup plus manifeste.