L’esprit d’ouverture

Travail et engagement sont des mots-clé dans le parcours d’Erna Hennicot-Schoepges, dont la culture restera le fil conducteur. Très jeune, elle nourrit une passion pour le piano, née et entretenue à force de labeur. Plus tard, son accomplissement professionnel, toujours intimement lié à la musique, et son implication dans les hautes sphères du monde politique ne seront jamais un frein à une vie familiale riche.

Dès l’âge de cinq ans et pendant toute sa jeunesse, cette fille d’ouvrier, originaire de Dudelange, répète son piano plusieurs heures par jour, en plus de son travail scolaire. Lorsque son cursus musical au Luxembourg s’achève, elle a quatorze ans. Se pose alors la question de savoir si ses parents la placeront à l’étranger pour continuer sur cette voie. Cela n’étant financièrement pas envisageable, elle ne renonce pas et décide de faire la navette entre le lycée d’Esch-sur-Alzette, dont elle est libérée un jour par semaine par dérogation ministérielle, et le Conservatoire royal de musique de Bruxelles jusqu’à ce qu’elle obtienne son diplôme. Elle complètera sa formation au prestigieux Mozarteum de Salzbourg et à l’Ecole Normale de Musique de Paris et étudiera parallèlement la philosophie et la littérature au Centre Universitaire de Luxembourg.
Si elle ne réalise pas son ambition première de participer au concours Reine Elisabeth, Erna Hennicot-Schoepges donne néanmoins de nombreux récitals de piano, joue avec l’orchestre de Radio Luxembourg, et se forge une solide réputation en tant qu’accompagnatrice. Elle est également professeure au Conservatoire de Luxembourg.
C’est aussi grâce à ses compétences et à ses connaissances en la matière que sa candidature est retenue lorsqu’elle postule à Radio Luxembourg pour présenter des émissions musicales. Elle exercera ce métier pendant une décennie.

De la radio à la politique, il n’y a qu’un pas. D’une part, la notoriété publique acquise à la radio et d’autre part, le fait qu’elle ait mis très tôt un pied dans la politique puisqu’elle a sa carte au parti chrétien-social depuis l’âge de 18 ans et qu’elle suit de près les évolutions politiques aux côtés de son frère, conseiller communal à Dudelange, font qu’on lui propose de se porter candidate aux élections législatives de 1974. «J’étais la femme alibi, la seule femme sur la liste de mon parti pour la circonscription centre. C’est ainsi que tout a démarré», raconte-t-elle.

Après avoir franchi un à un les échelons au sein de son parti, d’abord comme présidente d’une section féminine à Walferdange puis au niveau national, elle entre au Parlement en 1979 et devient, en 1989, la première femme présidente de la Chambre des Députés, ce qu’elle considère comme  «un véritable défi, car c’est une fonction très intéressante et prestigieuse». C’est sans difficulté, qu’elle s’impose par ses compétences, sa connaissance approfondie des dossiers, mais aussi par sa sensibilité, même s’il arrive, de façon anecdotique, que l’on prenne son secrétaire général pour le président et elle pour la secrétaire.

C’est au niveau local, à Walferdange, qu’Erna Hennicot-Schoepges fait ses gammes. Elle y occupe la fonction de bourgmestre de 1988 à 1995, ce qui lui donne la possibilité de se forger un savoir-faire. «Ces sept années à la barre de la commune m’ont donné un professionnalisme pour aborder toutes les questions de politique concrète, ce qui m’a beaucoup servi par la suite dans mes fonctions de ministre (ndlr: de l’Education nationale et de la Formation professionnelle, de la Culture et des Cultes, de l’Education supérieure et de la Recherche, des Travaux publics, déléguée à la francophonie) ou en tant que membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, et aujourd’hui encore au Conseil d’état, car c’est là que le nerf de la politique pour le citoyen individuel est le plus vibrant. Ce qui se fait dans une commune a un effet direct. Avec un peu d’inventivité, un maire peut vraiment changer les conditions de vie des citoyens», explique-t-elle.

A une époque où ni le travail à mi-temps, ni le congé parental n’existent, cette mère de trois enfants concilie avec succès une vie de famille bien remplie et un emploi du temps professionnel tout aussi chargé. Ses secrets? une bonne organisation, le soutien de son mari et, surtout, un principe auquel elle ne déroge pas: «Ma priorité a toujours été les enfants. Lorsque l’un d’eux était malade, je restais là où je devais être. Cette façon de gérer une vie très dynamique m’a donné une paix intérieure. Souvent, les femmes sont tiraillées par le sentiment d’être coupable à l’égard de leurs enfants, de ne pas en faire assez. Il faut se battre contre ce sentiment de culpabilité. Ceci est peut-être la chose la plus difficile à réussir, mais une femme frustrée qui n’a pas pu réaliser sa propre vie est certainement moins heureuse, et est donc une moins bonne mère pour ses enfants. J’aimerais ajouter qu’un enfant n’est pas un handicap, mais une richesse», affirme-elle.

En juillet de cette année, elle quittera le Conseil d’état dont elle est membre depuis 2009, ce qui constitue pour elle une rupture avec la vie politique puisqu’elle n’acceptera plus de mandats officiels, mais elle a encore de nombreuses activités sous le coude. En plus du piano qu’elle pratique toujours, s’adonnant à la musique de chambre, elle apprécie les moments passés avec ses trois petits-enfants. Elle est, en outre, présidente des Amis de l’Université du Luxembourg -«un grand chantier qui demande encore beaucoup de travail, car la jeune université a besoin d’avoir un lobbying fort» dit-elle- , présidente du théâtre du Centaure, membre de plusieurs réseaux culturels (le Forum des Civilisations à Echternach, notamment) mais aussi humanitaires et elle poursuit ses engagements auprès de l’Institute for Cultural Diplomacy de Berlin. De ce fait, elle reste, dans un sens plus large que le cadre européen, engagée sur une thématique qui lui tient particulièrement à cœur: celle du dialogue entre les cultures et les religions sur lequel repose, selon elle, la cohésion de la société. Et de conclure: «Chaque société est tenue par un lien intime. Les religions peuvent constituer ce lien, mais elles peuvent aussi être le contraire. C’est pourquoi le dialogue est important. Il va bien au-delà des religions dans la sphère culturelle et intergénérationnelle. Il s’agit de vaincre les a priori, la ségrégation, les cloisonnements, de dépasser le seul stade de tolérance. Nos sociétés sont devenues très tolérantes, mais pour autant n’acceptent pas l’autre. C’est vers l’acceptation qu’il faut œuvrer et, pour y parvenir, notre jugement doit se baser sur une connaissance suffisante de ce qui fait l’altérité et sur la volonté de l’accepter».

MT

 

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