De toutes les batailles
Aujourd’hui, Jacques Poos, l’un des derniers anciens grands politiques luxembourgeois nés avant la Guerre, comme il le laisse sous-entendre, a inéluctablement marqué le paysage politique national, tout en brillant également à l’international. Notamment ministre des Affaires étrangères lors de trois présidences luxembourgeoises du Conseil de l’Union européenne, il aura été de toutes les batailles… ou presque.
Jacques Poos nous avoue retenir avant tout de son enfance le fait d’être né avant la Deuxième Guerre mondiale, le 3 juin 1935, et avoir ainsi été scolarisé sous l’occupation allemande. De tristes souvenirs.
Aussi, il s’épanche longuement sur cette période douloureuse, où le chauffage faisait défaut dans les salles de classe et les enfants étaient emmitouflés dans leur manteau sous le hurlement incessant des sirènes: «Nous étions en permanence sur le qui vive et souvent obligés d’aller nous abriter dans un souterrain humide au plus grand désarroi de nos parents», narre-t-il sur un ton empreint de beaucoup de gravité.
Sa scolarité derrière lui, Jacques Poos décide d’intégrer une faculté d’économie et opte pour Lausanne, ville suisse située au bord du Lac Léman, un endroit qu’il qualifie de merveilleux et de si proche – au sens figuré du terme – de son pays d’origine, et dont le style décontracté des professeurs suisses n’est pas sans lui plaire: «Nous étions en plus une petite communauté d’une bonne vingtaine d’étudiants luxembourgeois sur le campus de l’Université de Lausanne, dispersés dans plusieurs facultés», ajoute-t-il.
Il n’attend pas d’être diplômé (en 1961) pour entrer dans la vie active, puisque, dès 1959, il est Attaché au ministère de l’Economie, poste qu’il conservera trois ans, avant de devenir, dans la foulée, chargé d’études au Statec jusqu’en 1964.
Comme tant d’autres politiques luxembourgeois, Jacques Poos passe par la case «journalisme». Il se hisse au rang de rédacteur en chef et de directeur du Tageblatt, dès 1964. A notre plus grande surprise, il nous confie regretter le manque de polémique dans la presse d’aujourd’hui, aussi bien luxembourgeoise que française, devenue «bien trop policée» à son goût: «Les grandes familles politiques luxembourgeoises avaient, à l’époque, chacune leur journal, et les partis se battaient par médias interposés lors des élections. Je ne sais pas s’il faut le regretter, mais, personnellement, je trouve que c’était intéressant pour les lecteurs», n’hésite-t-il pas à nous dire.
Ce début de parcours marque déjà l’alternance que connaîtra toute la carrière professionnelle de Jacques Poos, partagée entre le secteur privé et le secteur public, «carrière atypique, qui subira des hauts et des bas», affirme-t-il.
C’est par la grande porte qu’il revient dans le service public en 1976, où l’attend un fauteuil de ministre dans le gouvernement Thorn, celui des Finances, qu’il quitte en 1980 pour prendre la direction de la Banque continentale du Luxembourg, puis de la banque Paribas Luxembourg.
En 1984, sous le nouveau gouvernement Santer, c’est le retour aux «affaires». Vice-Premier ministre, il est à la tête de quatre ministères : Affaires étrangères, Commerce extérieur et Coopération, Economie et Classes moyennes, Trésor. «Ce ne sont pas les dossiers difficiles qui ont manqué. Le plus ardu de tous durant mon premier mandat a été incontestablement la gestion de la crise de la sidérurgie qui frappait le pays de plein fouet, et ce, quasiment dès ma prise de fonction. Le grand combat de toute ma carrière politique aura néanmoins été la défense de la place financière luxembourgeoise, qui n’a eu de cesse de faire l’objet d’attaques de toutes parts», avoue l’ancien Vice-Premier ministre avec un sourire ironique, avant d’ajouter, non sans fierté, que «nous avons toujours tenu tête, bien que nous ayons eu à faire certaines concessions».
En sus du volet national stricto sensu, Jacques Poos a eu fort à faire au ministère des Affaires étrangères lors des présidences rotatives des conseils de l’Union européenne, que le Luxembourg assurera à trois reprises lors de ses mandats ministériels (en 1985, 1991 et 1997) et qui le porteront en première ligne lors de crises internationales majeures, telles que la Guerre du Golfe ou l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, et, parallèlement, au cours de l’élaboration du traité de Maastricht pour le volet non financier: «J’ai trouvé ces présidences très éprouvantes pour ce petit pays qui, avec un nombre restreint de fonctionnaires, devait démontrer jusqu’au sommet de la hiérarchie européenne qu’il détenait bien les capacités à diriger les tours de tables», nous confesse-t-il.
En 1999, Jacques Poos quitte le gouvernement et est élu député au Parlement européen. Membre de la Commission des affaires étrangères, des droits de l'Homme, de la sécurité commune et de la politique de défense, il a notamment été rapporteur de la demande d’adhésion de la République de Chypre à l’Union européenne.
Il se retire de la vie politique en 2004, estimant que «69 ans, c’était l’âge idéal pour partir». Prétendant ne plus avoir de «projets ambitieux», Jacques Poos coule aujourd’hui des jours paisibles entre le Luxembourg et sa résidence secondaire dans les Alpes Maritimes, quelque peu retirée… mais où il garde toujours un œil très attentif sur les développements politiques nationaux et internationaux. PhR