Repenser l’habitat, c’est repenser la ville

Décarbonation, canicules, données numériques : les défis de l’environnement bâti ne se règlent plus à l’échelle d’un seul bâtiment. À Beckerich, le LIST expérimente une approche où le quartier devient l’unité de mesure et le citoyen un acteur à part entière. Entretien avec Sylvain Kubicki, responsable du groupe Sustainable Urban & Built Environment au LIST. 

 

Le bâtiment ne se pense plus seul 

« Nous passons une part considérable de notre quotidien à l’intérieur des bâtiments », rappelle Sylvain Kubicki. 

Longtemps concentré sur la modélisation numérique des bâtiments, le chercheur du LIST a élargi sa focale au quartier, puis à la ville. « Les problèmes du bâtiment sont des problèmes systémiques qui ne peuvent pas se gérer ou se comprendre seuls », explique-t-il. Isoler un bâtiment reste indispensable, mais celui-ci doit désormais échanger de l’énergie avec ses voisins ou s’appuyer sur un réseau à l’échelle du quartier. 

La résilience des territoires a pris un visage concret cet été. « On a vécu les canicules à répétition et on voit les bâtiments retrouver leur fonction primaire, celle d’abri pour traverser ces périodes », observe-t-il. Or l’impact des interventions de rénovation et d’adaptation ne se mesure pas maison par maison. Il s’évalue à l’échelle du parc immobilier, avec une exigence constante : que les décisions restent abordables et ne créent pas davantage de précarité face au logement. 

 

Un cadre réglementaire à faire évoluer ensemble 

Interrogé sur les conditions nécessaires pour accélérer la transition, Sylvain Kubicki souligne notamment l’importance d’un cadre réglementaire à la fois clair, efficace et adapté aux réalités du terrain. « On fait face à un socle réglementaire complexe pour tous les acteurs impliqués dans le développement du bâti. » Simplifier les démarches lorsque cela est possible peut contribuer à faciliter l’innovation et le déploiement de nouvelles solutions. 

Mais cette évolution passe aussi par un dialogue étroit entre pouvoirs publics, acteurs du marché de la construction et monde de la recherche, afin de construire ensemble des dispositifs réglementaires ambitieux, applicables et en phase avec les besoins du terrain. L’adhésion des habitants relève, elle aussi, de cette logique : la manière dont une décision est construite, expliquée et partagée contribue directement à son acceptation. 

Reste un obstacle plus discret : la donnée. Les outils de simulation existent, mais leur alimentation en données -fiables et nombreuses- demeure balbutiante. Sur un projet de construction, le flux d’informations s’interrompt à chaque étape. Au bout de la chaîne, le maître d’ouvrage reçoit très peu de données sur le bâtiment qui lui est livré, alors qu’il en aura besoin pendant des décennies pour l’entretenir. 

 

Beckerich, laboratoire grandeur nature 

C’est dans ce contexte que s’inscrit REGEN, projet européen coordonné par le LIST et déployé sur quatre sites : les métropoles Milan et Dublin, la petite ville espagnole de Laredo et le village luxembourgeois de Beckerich. « Les thèmes sont les mêmes, seule l’échelle est différente », relève le chercheur. Le projet repose sur un triptyque : la technologie au service de la décarbonation, l’impact social pour éviter qu’une rénovation thermique n’exclue une partie de la population, et l’équation économique qui rapporte le coût des actions à leurs bénéfices. 

Le choix de Beckerich ne doit rien au hasard. La commune cultive depuis plusieurs décennies une culture de l’expérimentation en matière de construction et de partage d’énergie. Le LIST y a développé un modèle de simulation capable de visualiser l’impact de campagnes de rénovation sur l’ensemble du parc communal, soit environ un millier de bâtiments. Des discussions sont en cours avec différentes institutions publiques pour déployer cet outil à plus grande échelle et relier directement l’impact d’une rénovation aux subsides accessibles aux propriétaires. Une seconde action porte sur l’ancienne école, que la commune souhaite rénover : les matériaux en place ont été inventoriés pour anticiper leur réemploi. « Éviter de jeter, de créer des déchets, et plutôt prévoir comment réemployer tous ces éléments », résume Sylvain Kubicki, qui envisage désormais une véritable mine de matériaux urbains à l’échelle du village. 

 

Rendre la transition tangible 

Pour associer les habitants, le LIST mise sur la « Table MUST », une table digitale interactive que l’on manipule avec des objets. Au-delà du dispositif technologique, l’ambition est de créer un langage commun entre élus, professionnels et citoyens. « Aux professionnels, on peut parler de mètres cubes de béton. Aux décideurs politiques, d’argent, de subsides et d’impact. Pour les citoyens, il s’agit surtout de rendre les résultats de nos simulations plus accessibles et plus faciles à appréhender. » 

La technologie joue un rôle essentiel dans ces démarches, à condition d’être mise au service des besoins des utilisateurs. « L’enjeu est de choisir les outils les plus adaptés à chaque situation. Dans certains cas, une solution technologique apportera une réelle valeur ajoutée ; dans d’autres, une approche plus simple pourra être tout aussi efficace. » Pour Sylvain Kubicki, l’essentiel est de rendre la participation concrète et utile : au-delà de l’outil choisi, il faut surtout montrer aux habitants que leur contribution a été entendue et prise en compte. 

 

Connecter le Luxembourg à l’Europe 

Sustainable Places, conférence annuelle des projets européens de l’environnement bâti, revient au Luxembourg pour la deuxième fois, coorganisée par le LIST et R2M. Chaque édition rassemble au moins 150 projets et 400 à 500 participants. Un événement national, « BIM&BAU » coorganisé avec Neobuild, le CRTI-B et Luxinnovation, s’y greffera à l’attention des professionnels du bâtiment de la Grande Région. Ces événements contribueront à façonner les approches de demain sur des enjeux clés tels que la performance énergétique des bâtiments, l’économie circulaire ou encore  les solutions numériques pour un environnement bâti plus durable. 

« Notre idée, c’est de connecter les innovations qui se déroulent au Luxembourg avec la communauté européenne, pour échanger des bonnes pratiques et préparer des projets ensemble. » 

 

Simplifier pour innover 

Que faut-il pour passer de l’expérimentation à la généralisation ? Sylvain Kubicki revient à son diagnostic initial : simplifier les politiques publiques et accélérer la digitalisation des échanges entre développeurs, propriétaires et communes. Le permis de bâtir numérique en est l’illustration. Avec, en toile de fond, la nouvelle directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments, que le Luxembourg doit désormais transposer. « Si on peut mettre en place une simplification administrative et des processus digitalisés, on aboutira plus facilement à des projets innovants vers la décarbonation. » 

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