Sweco : vers une ingénierie au-delà de la conception
Face à des bâtiments toujours plus techniques et des standards plus exigeants, les pratiques de l’ingénierie sont appelées à évoluer. Longtemps centrée sur la conception, leur mission s’étend progressivement vers le suivi et la compréhension de l’exploitation. Un changement d’approche encore en construction, que nous décrypte Jeannot Schroeder, Discipline Lead Circularité chez Sweco.
Avec la complexité croissante des bâtiments, pourquoi devient-il essentiel pour les bureaux d’ingénierie de rester impliqués au-delà de la phase de conception et de livraison ?
Pendant longtemps, la mission des bureaux d’ingénierie s’arrêtait à la livraison du bâtiment. Une fois le projet terminé, la gestion et l’exploitation sont reprises par d’autres acteurs. Cette organisation relativement segmentée s’explique en grande partie par l’évolution du secteur ; autrefois, les bâtiments étaient plutôt simples sur le plan technique : un système de chauffage, de l’éclairage, de l’électricité… leur fonctionnement restait intuitif et ne nécessitait pas d’accompagnement particulier. Aujourd’hui, la situation est différente. Les bâtiments sont devenus des objets techniques complexes, intégrant de multiples systèmes destinés, entre autres, à améliorer les performances énergétiques, le confort des usagers ou encore l’efficacité des installations.
S’impliquer davantage dans la phase d’exploitation représente avant tout une opportunité d’apprentissage. Observer le fonctionnement réel d’un bâtiment, analyser les usages et identifier les éventuels écarts entre les performances prévues et celles constatées permet d’acquérir un retour d’expérience précieux, puisque ces enseignements peuvent ensuite être réinjectés dans des projets futurs afin de progressivement améliorer les choix techniques et les approches de conception. Cette démarche prend d’autant plus de sens dans un contexte marqué par les enjeux de durabilité et d’économie circulaire ; le défi ne consiste plus seulement à construire des bâtiments plus performants, mais aussi à garantir une gestion efficace de ces infrastructures sur le long terme.
Les performances énergétiques des bâtiments sont parfois en deçà de ce qui était prévu sur le papier. En quoi le suivi de l’exploitation peut-il aider à mieux comprendre cet écart ?
L’un des principaux enjeux consiste précisément à comprendre comment les bâtiments sont réellement utilisés une fois livrés. Il existe souvent un décalage entre la manière dont les ingénieurs imaginent le fonctionnement d’un bâtiment au moment de la conception et la façon dont il est réellement exploité au quotidien. Suivre cette phase permet justement d’identifier les raisons pour lesquelles certaines performances ne sont pas atteintes.
Dans cette équation, le facteur humain joue un rôle essentiel. Un bâtiment n’est pas seulement un ensemble de technologies ; il est occupé, géré et utilisé par différents acteurs dont les comportements influencent directement son fonctionnement. Il y a généralement trois parties prenantes, ceux qui ont conçu le bâtiment, ceux qui l’exploitent ou le gèrent et ceux qui l’occupent au quotidien. Ces derniers, les occupants, cherchent souvent des solutions simples pour répondre à un inconfort immédiat ; si une pièce est chaude, il est plus facile d’ouvrir une fenêtre que de contacter le gestionnaire du bâtiment pour ajuster la régulation du système de chauffage ou de ventilation. Ce type de réaction est parfaitement compréhensible, mais il peut conduire à une utilisation inefficace des installations techniques.
Cette approche répond également à un enjeu important lié à l’utilisation des données. Les bâtiments génèrent aujourd’hui une quantité importante d’informations sur leur fonctionnement. Pourtant, ces données sont encore peu exploitées dans la phase de conception, notamment parce qu’elles restent souvent entre les mains des gestionnaires ou des exploitants, qui ne participent pas directement à la conception des projets. L’enjeu consiste donc à les transformer en un outil d’apprentissage pour améliorer les projets de demain. La force d’un bureau d’ingénierie présent sur de nombreux chantiers réside précisément dans sa capacité à analyser ces informations à plus grande échelle. En observant le fonctionnement de dizaines de projets similaires, il devient possible d’identifier des tendances d’usage et des problématiques récurrentes. À terme, cette accumulation d’expérience permet de construire un savoir partagé au sein des équipes, plutôt que de dépendre uniquement de l’expérience individuelle d’un ingénieur ayant déjà travaillé sur quelques projets similaires.
Par ailleurs, un des grands défis que nous rencontrons et sur lequel nous souhaitons travailler réside dans la manière dont ces données sont collectées et structurées. D’un projet à l’autre, les capteurs ne sont pas placés au même endroit, les données ne sont pas relevées à la même fréquence, les sous-compteurs ne sont pas identiques et les informations ne sont pas toujours stockées dans les mêmes systèmes ni dans les mêmes formats. Résultat ; même si les données sont là, elles restent difficiles à exploiter à grande échelle. Si chaque projet nécessite un travail d’expertise pour simplement comprendre quelles données sont disponibles et comment elles sont structurées, les coûts d’analyse deviennent rapidement trop importants.
Dans cette démarche d’apprentissage et d’analyse des données, en quoi l’appartenance à Sweco permet-elle de tirer parti d’un retour d’expérience plus large, notamment en s’inspirant de projets réalisés dans d’autres pays ?
Cela nous permet de nous appuyer sur des expériences développées dans d’autres marchés, notamment en Belgique, où la question de l’exploitation des bâtiments et de la gestion du patrimoine immobilier fait déjà l’objet d’une attention importante. En Flandre, par exemple, la question des coûts liés à l’exploitation et à la nécessité de mieux gérer les bâtiments sur le long terme est déjà largement implémentée. Pouvoir analyser ce qui a été mis en place ailleurs et en tirer des enseignements nous permet d’adapter certaines approches au contexte luxembourgeois.
Cette perspective est d’autant plus importante que, lorsque l’on se projette vers 2050, près de 80% des bâtiments qui existeront sont déjà construits aujourd’hui. Autrement dit, la transition ne reposera pas uniquement sur de nouvelles constructions, mais aussi sur une meilleure gestion du parc immobilier existant. Si nous voulons réduire les émissions de carbone ou diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, il faudra nécessairement agir sur la manière dont ces bâtiments sont exploités et gérés. Dans ce contexte, accompagner les propriétaires ou les communes, qui possèdent des dizaines de bâtiments, dans la gestion de leur patrimoine devient pertinent, notamment pour optimiser la planification de la rénovation, l’analyse financière et la dimension énergétique et technique. L’intervention d’un acteur indépendant peut apporter une valeur ajoutée, en offrant un regard extérieur sur le fonctionnement réel des bâtiments et en identifiant les pistes d’amélioration.
Selon vous, l’accompagnement des bâtiments sur l’ensemble de leur cycle de vie est-il appelé à devenir progressivement la norme au Luxembourg ?
Il est toujours difficile de prédire l’évolution d’un secteur. Cela dépendra avant tout de la capacité des acteurs à démontrer que cette approche présente un véritable intérêt économique. Aujourd’hui, les coûts d’exploitation des bâtiments sont souvent considérés comme une donnée presque immuable. Les gestionnaires ont l’habitude de payer chaque mois des charges relativement élevées et finissent par considérer cette situation comme normale. Or, certaines études montrent que les écarts peuvent être considérables entre deux bâtiments comparables. Une analyse menée en Allemagne sur plus d’un million de mètres carrés de surface a, par exemple, mis en évidence que les coûts d’exploitation peuvent varier du simple au double entre un bâtiment bien conçu et correctement exploité et un autre qui l’est moins. Ces différences s’expliquent à la fois par les choix réalisés lors de la conception et par la manière dont les installations sont gérées au quotidien.
Un des principaux défis consiste à faire prendre conscience de ce potentiel. Tant que les acteurs considèrent les charges d’exploitation comme immuables, il reste difficile de remettre en question les pratiques. Pourtant, au-delà de l’enjeu économique, cette question rejoint également les objectifs environnementaux ; des dépenses énergétiques élevées impliquent généralement une consommation plus importante de ressources, qu’il s’agisse d’énergie ou de matériel.