Redonner vie au patrimoine, c’est redonner vie aux villages
Entre respect du passé et exigences du présent, Anna Turek, Steve Majerus, Mickaël Burlet et Michal Zaglaniczny, chefs de projet au Fonds du Logement, reviennent sur l’une de leurs missions : préserver, réhabiliter et redonner vie au patrimoine bâti du Luxembourg. Des projets passionnants bien que souvent complexes.
Le Fonds du Logement accorde une grande importance aux projets de rénovation du patrimoine. Que pouvez-vous nous dire de cette philosophie ?
Mickaël Burlet (MB) : Nous avons dans notre portefeuille de nombreux bâtiments anciens qui méritent une nouvelle vie. Ces projets de rénovation sont très différents d’une construction neuve : les budgets, les contraintes mais aussi les imprévus. Chaque jour, on découvre de nouveaux défis, mais c’est ce qui rend ces projets passionnants.
Steve Majerus (SM) : Le Fonds du Logement a une responsabilité patrimoniale. Nous possédons un bâti existant qui mérite d’être conservé et valorisé. Certains édifices sont d’ailleurs protégés, soit au niveau communal, soit au niveau national par l’INPA. Rénover, c’est aussi notre rôle. Ce serait plus simple de tout démolir pour repartir de zéro, mais ce n’est pas l’esprit du Fonds.
Anna Turek (AT) : L’objectif, c’est toujours de trouver le juste équilibre entre préservation du patrimoine, budget, qualité et performances techniques.
MB : Effectivement, c’est un vrai défi, mais aussi une grande fierté. Quand un projet se termine, on se dit qu’on a accompli quelque chose de beau et d’utile.
Michal Zaglaniczny (MZ) : Ces rénovations apportent sans nul doute une valeur significative à leur environnement. Préserver ces bâtiments, c’est aussi préserver un certain esprit du lieu.
Qu’est-ce qui motive la décision de rénover plutôt que de reconstruire ?
MB : Parfois, la décision de rénover s’impose d’elle-même. On pèse alors le pour et le contre et on voit ce qu’il y a de mieux à réaliser.
MZ : Effectivement, certains bâtiments sont protégés par la loi.
AT : Les manières de penser évoluent aussi. On cherche d’abord à conserver avant de démolir. C’est une manière de réduire notre empreinte carbone et parfois de maîtriser les coûts.
SM : Rénover, c’est réutiliser des ressources existantes. Dans certains cas, cela permet aussi de garder un volume constructible plus important que si l’on repartait de zéro.
Comment conciliez-vous respect du patrimoine et exigences contemporaines ?
MB : Le respect du patrimoine est primordial. Sans l’accord de l’INPA (Institut national pour le patrimoine architectural), un projet ne peut pas avancer. Parfois, cela implique de trouver des compromis : préserver les éléments d’origine tout en intégrant les normes de sécurité et de confort.
SM : Intégrer les techniques modernes dans des structures anciennes est souvent complexe. Il faut trouver des compromis en permanence entre sécurité, esthétique et fonctionnalité.
AT : Certains projets marient particulièrement bien ancien et contemporain. À « Haff Bredimus » à Huncherange, par exemple, nous avons conservé la façade historique côté rue, tout en intégrant des éléments plus contemporains à l’arrière.
MZ : Les nouveaux éléments ne doivent pas limiter les anciens. Nous privilégions de procéder par le contraste, faire cohabiter l’ancien et le contemporain sans trahir l’identité du lieu. Bien sûr, l’objet final doit être conforme à toutes les normes en vigueur, ce qui peut parfois représenter un défi.
Avec quels partenaires travaillez-vous sur ce type de projet ?
SM : Nous collaborons étroitement avec l’INPA, les Ponts et Chaussées, le CGDIS, les communes… Plus le projet est complexe, plus les interlocuteurs sont nombreux.
MB : Chaque projet est unique. Nous devons coordonner de nombreux acteurs pour garantir que tout fonctionne, du patrimoine aux normes de sécurité.
MZ : Il faut aussi mentionner les hommes de l’art, les entreprises. Leur savoir-faire est essentiel : c’est grâce à eux que nous pouvons mener à bien de tels projets.
Pouvez-vous donner quelques exemples concrets de chantiers ?
SM : Sur l’ancien couvent d’Eisenborn, nous avons dû renforcer les planchers et poutres d’origine en chêne sans les remplacer, ou encore protéger des peintures anciennes pour qu’elles restent intactes.
MB : À Remich, sur l’ancien hôtel des Postes, nous devions conserver une charpente, mais elle s’avérait instable. Nous l’avons donc reconstruit à l’identique pour préserver l’esprit d’origine. Nous avons aussi dû protéger l’habitat de chauves-souris et conserver des carrelages. Tout ça, ce sont des éléments qu’on n’a pas l’habitude de prendre en compte dans des projets classiques.
AT : À Bettembourg, 11 maisons unifamiliales en bandes vont être rénovées. Cela va changer l’atmosphère de la rue principale.
MZ : À Useldange, sur le projet « Al Post », nous avons consacré beaucoup d’énergie à la préservation des éléments anciens du bâtiment : les escaliers en bois, les portes, carrelage ou les moulures…
Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans vos projets ?
MB : Les outils numériques, comme le BIM ou les relevés 3D, sont devenus indispensables. Ils nous permettent d’éviter les erreurs, de documenter le patrimoine pour l’INPA et de créer des archives.
SM : Nous utilisons aussi des drones et des scanners 3D. Pour un projet, on a par exemple fait des levées 3D des aménagements extérieurs pour pouvoir les démonter, les remettre en état et les remonter à l’identique sur place plus tard. C’est un vrai gain de précision et de temps.
MZ : Les progrès technologiques ont en effet profondément transformé notre manière de travailler. Les outils numériques, les analyses de matériaux ou les techniques de restauration modernes facilitent considérablement les interventions tout en garantissant un haut niveau de précision et de respect du bâti ancien.
Qu’en est-il du coût ?
SM : Une rénovation n’est pas toujours plus chère qu’une construction neuve, car on dispose déjà d’un bâti. Nous investissons dans certains éléments anciens, mais nous économisons sur le gros-œuvre. On donne aussi une seconde vie à des bâtiments tout en logeant davantage de personnes.
MB : Ces projets impliquent souvent de jongler avec les budgets et de hiérarchiser les priorités. Mais ce sont des projets pour lesquels on a une vraie fierté à la fin.
AT : Si les espaces ne conviennent pas pour des logements, on peut en réaffecter certains pour d’autres usages sociaux avec des ASBL, comme le foyer de jour de Femmes en détresse par exemple.
En quoi ces rénovations participent-elles à la revitalisation de certains quartiers ou villages ?
MB : Quand on commence à rénover, il n’est pas rare que la commune revienne vers nous avec d’autres projets. Chaque rénovation apporte une nouvelle dynamique. À Remich ou Wellenstein, nos projets redonnent vie à des quartiers entiers, attirent de nouveaux habitants et stimulent l’activité locale.
MZ : À Useldange, sur le chantier de l’ancien couvent, notre objectif est de rendre ce lieu accessible à tous les habitants. En réhabilitant les bâtiments existants et en les complétant par de nouvelles constructions, nous créons un espace de vie et d’échanges au cœur du village.
SM : Ce sont souvent des bâtiments abandonnés ou en mauvais état. Les réhabiliter, c’est aussi améliorer l’image et la sécurité du village. C’est toujours une plus-value pour les villages.