Au cirque de la grossièreté

Le premier débat de la course présidentielle américaine est unanimement qualifié comme le pire de l’histoire. La stratégie rhétorique du président sortant aura mis à mal les tentatives de raisonnement de Joe Biden. À l’image du défenseur bourru jouant des coudes pour saper la technique de l’attaquant, les interruptions trumpiennes ont poussé le candidat démocrate à la faute et il n’aura fallu attendre que dix petites minutes avant que la première insulte ne fuse et que le président des Etats-Unis, ne se voie qualifié de «clown».

Dans Les Deux Corps du roi, Ernst Kantorowicz explique qu’un roi possède un corps terrestre et mortel tout en incarnant le corps politique et immortel. La double faute de Biden est qu’en insultant son adversaire, il s’est rabaissé à insulter la fonction présidentielle. Jouer avec les armes de son opposant était pour Biden, tout ce qu’il ne fallait pas faire et il est tombé dans le panneau dès le début du débat.

Trump s’adresse à des électeurs sensibles au populisme, des conservateurs bibliques, des racistes nostalgiques de la ségrégation et des désespérés de la misère sociale. Peu importe qu’on le condamne ou qu’on l’encense d’un franc-parler, nous sommes dorénavant tous habitués à son impolitesse et à sa déraison. Biden se prétend en revanche digne de la fonction, il aurait dû dès lors jouer au-dessus de la mêlée en prenant de la hauteur. Et ce, à l’image de Kamala Harris qui répondra aux interruptions de Mike Pence d’un simple «je suis en train de parler».

«Clown» a été l’incipit d’une longue liste de bassesses: «menteur», «dernier de votre promotion», «ferme ta gueule mec»,… Le journaliste Chris Wallace, dont les questions étaient pourtant de qualité, aura été le modérateur impuissant qui échoue à faire imposer la décence et la civilité.

Qu’il soit blanc portant le masque de l’autorité et de la dignité ou l’auguste du burlesque et de la bouffonnerie, la place du clown est dans le cirque, pas sur la scène politique. Dans ce faux-débat entre millionnaires, la grande perdante reste la démocratie américaine; au cirque de la grossièreté, l’obscène et le vulgaire règnent toujours en maîtres.