Les chrysanthèmes de la pensée
Le Vieux Continent se réveille au petit matin du 9 novembre avec une terrible gueule de bois alors qu’une nuit agitée tombe lourdement sur des Etats-Unis encore grisés.
De partout, on entend que l’impensable s’est produit. « Le Pays de la liberté » vient d’élire une personnalité de la téléréalité, héritier du capitalisme abject et dont les propos populistes sont résolument orduriers. Oui, le grotesque endossera bientôt le costume présidentiel, taillé pourtant jadis par les Lincoln, Kennedy et Obama.
En paraphrasant le « Traité sur la Tolérance » d’un Voltaire aujourd’hui beaucoup trop oublié, il semblerait bien que «les esprits une fois émus ne s’arrêtent point» aux détails de la raison. Si l’amour rend aveugle, il rend l’électeur inéluctablement stupide. La foule galvanisée se fiche que le chômage ait baissé sous Obama, elle rit des propos xénophobes ou sexistes comme le ferraient les piliers de comptoir et elle se moque des enquêtes du New York Times sur le milliard de dollars d’impôt impayé.
Donald Trump est le candidat d’une Amérique blanche et nostalgique, il a su parler à la fois aux bourgeois et aux pauvres, aux sans diplômes, aux ploucs (ou comme dirait un autre président, aux «sans-dents»). Trump est le symptôme d’un mal sociétal plus profond que les élites médiatiques ne combattent plus; pire, elles en accentuent la propagation.
Le téléspectateur, l’auditeur ou le lecteur de journaux est devenu le souverain des lignes éditoriales; il quémande des réponses simples à des questions éminemment plus complexes et recherche le sensationnel là où devrait être l’analyse. L’air du temps est pollué de l’obsession des courbes d’audimat, de l’aveuglement par le buzz, de la peur des zappeurs et les médias gagnent alors en audience ce qu’ils perdent en substance.
Aux amnésiques de l’Histoire qui refusent toute analyse sous prétexte que la voix des urnes est sacrée, il serait bon de leur rappeler ô combien le peuple n’a pas toujours raison! Les yeux fermés, les cervelles pareilles à celles d’ados obnubilés par leurs écrans et les cœurs tout remplis de mauvais sentiments, nos démocraties tendent doucement à devenir des idiocraties! JuB