L’élaboration d’un engagement
Le Point et l’Obs sont nonchalamment disposés sur la table de son bureau où de larges bibliothèques ornent les murs. Des bouquins de droit (c’est un politique), des livres de cuisine (pour faire sympa), mais aussi de nombreux romans (et on ne triche jamais avec la littérature). Portrait d’un homme cultivé, au service de la nation qui est encore galvanisé par les 98,4% de sympathisants qui viennent de le porter à la tête du CSV. Portrait de Claude Wiseler.
Culturel
L’enfant né en 1960 jouit de larges libertés dans l’intimité de la maison familiale. Ses parents qui travaillent tous les deux dans l’enseignement, attachent une grande importance à l’école et le petit Claude embrasse bien volontiers ce rôle d’élève studieux, presque modèle qu’on lui demande d’endosser. Il faut dire qu’on lui inculque très tôt le goût d’apprendre et les lectures, les musiques, les visites lui sont administrées comme par intraveineuse éducative. Ses vacances sont d’ailleurs élaborées comme de véritables sentiers culturels et les lectures éducatives sont parsemées entre les musées parisiens et les châteaux de la Loire.
Comme toute la jeunesse des années 70, le jeune homme est électrisé par les guitares des Stones et les lectures de son enfance ont creusé le sillon où s’engouffre la littérature. L’adolescent est fasciné par Camus, Sartre, Malraux et l’évidence d’une passion le mène aux portes de la Sorbonne.
Les écrivains existentialistes de l’entre-deux-guerres se caractérisent par une littérature qui est vectrice d’un engagement politique et philosophique; il en fera son sujet de thèse à la Sorbonne. Claude Wiseler regarde la frontière hermétique qui désormais sépare la littérature du monde politique avec amertume. Ce lecteur de nuit qui avale un roman par semaine garde le souvenir nostalgique d’un temps où les écrivains étaient beaucoup plus présents dans la vie publique et politique et où les hommes politiques étaient influencés par les intellectuels de leur temps.
Politique
Son intérêt pour la politique se manifeste au lycée; Gaston Thorn est alors Premier ministre (DP) et pour la première fois depuis sa création, le CSV sur le banc de l’opposition. En cette fin d’adolescence contestataire par essence, le lycéen membre de la Jeunesse Etudiante Chrétienne remet en cause la politique de l’éducation. Il se rappelle d’ailleurs des nombreuses discussions qu’il pouvait entretenir avec ses parents, toujours à l’écoute et ouverts aux débats d’idées. Son engagement politique s’aiguise davantage lorsqu’il intègre l’Association Luxembourgeoise des Universitaires Catholiques. Il se rappelle aussi de la Place de la Bastille en ce 10 juillet 1981 sur laquelle la foule hystérique fait danser roses et drapeaux sous les discours de Michel Rocard et Pierre Mauroy. L’étudiant de 20 ans y est venu comme spectateur de l’Histoire, conscient de ce que représente ce changement de majorité, de la défaite de Giscard et l’élection de Mitterrand.
Il n’a jamais été de gauche et refuse l’étiquetage de droite. Il prend sa carte au parti en 1983 et considère le CSV comme un parti politique de centre droit. Il est un croyant pragmatique et son engagement pour la démocratie chrétienne fait honneur à ses convictions où le social fait partie intégrante de l’économie de marché.
Luxembourgeois
Le pays a beaucoup évolué depuis les années 60 de son enfance. L’immigration provenait essentiellement deux de pays de langues romanes (Italie et Portugal), qui ont créé un multiculturalisme francophone. «Aujourd’hui, la diversité culturelle est plus grande et se reflète dans le paysage linguistique du pays. L’intégration par l’école est donc beaucoup plus difficile». Claude Wiseler voit dans ce phénomène qui s’accentue depuis une dizaine d’années, une nouvelle place pour la langue luxembourgeoise.
«Les enfants scolarisés au Grand-Duché proviennent de cultures si différentes que le luxembourgeois doit jouer un rôle de ciment social. Dès que la langue maternelle est fixée (vers trois ou quatre ans), il faut une didactique spécifique pour l’apprentissage du luxembourgeois comme langue de communication et d’intégration». Wiseler considère la langue luxembourgeoise comme un moyen de communication et non comme une barrière ségrégationnelle et sait que la limite qui sépare les deux est mince. Le Luxembourg compte 12.000 nouveaux arrivants chaque année: «L’école doit y répondre avec une offre diversifiée que nous ne devons pas laisser aux écoles privées uniquement». Et d’ajouter que «le gouvernement doit se donner les moyens pour satisfaire la demande de manière régionalisée».
Le président du CSV est attaché au multilinguisme du pays qui «est à préserver car on ne peut pas faire du luxembourgeois, la langue unique. Le Luxembourg est trop petit pour se refermer sur lui-même».
National
Élu à 98,4% afin de mener le CSV aux prochaines élections législatives, il dit qu’«une mince majorité n’aurait pas été satisfaisante». Au Forum Geesseknäeppchen, il était seul sur l’estrade et avait abandonné le pupitre pour être au plus proche des 600 convives. Durant une heure et demie de discours il a présenté son projet et sa vision du pays: «j’ai voulu être honnête et j’y vais pour gagner».
Soyons franc, nul doute que Wiseler pense au poste de Premier ministre autrement qu’en se rasant le matin devant sa glace. D’autant plus qu’il aurait tort de s’en priver puisqu’à défaut d’être consensuel, il trouve un large consensus. Les intellectuels de gauche affectionnent sa culture, son attachement à la liberté d’expression, à la liberté religieuse et apprécient sa position pour l’accueil des réfugiés. Ceux de droite aiment son intelligence, son attachement à l’Etat de droit et sa position pour le déboutement des réfugiés qui ne répondent pas aux droits d’asile. Les ouvriers aiment son côté proche du peuple et les patrons sa «Realpolitik». Son sourire extra blanc, sa chemise déboutonnée et son charme séduisent les jeunes et font rougir la ménagère de cinquante ans, ce qui n’est pas négligeable en politique.
Bref, le chef de groupe parlementaire, anciennement ministre, a tout pour s’asseoir au poste de Premier. Churchill disait que «la différence entre un politicien et un homme d’État est que le politicien pense aux élections suivantes tandis que l’homme d’État pense aux générations suivantes». Claude Wiseler a incontestablement la stature d’homme d’Etat, mais ne penserait-il pas simplement aux deux à la fois? JuB