Traits d’une hardiesse politique
À l’heure des déclarations minutieusement pesées et maîtrisées, les discours aseptisés ne sont plus que des communiqués. Le langage public autrefois au service de l’énoncé magnifie désormais l’image et les politiques, abandonnant la rhétorique, deviennent des communicants. La libre parole devient rare et apparait aux intégrités et aux intelligences comme une bouffée d’oxygène. Le ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire du Luxembourg, Nicolas Schmit est connu pour son franc-parler et ce n’est pas aux portes du départ qu’il va y déroger.
L’élaboration des connaissances
Il garde des souvenirs heureux de son enfance à Differdange. Fils d’une mère au foyer pour qui l’école tenait une place d’importance et d’un père menuisier amateur de littérature, il n’y avait pas de télévision dans la maison familiale. Il comprend très tôt qu’il peut jouir de certaines libertés dès lors que son bulletin de notes est bon.
Il se souvient aussi de ses «belles années» au lycée classique d’Esch-sur-Alzette. Comme beaucoup de post-soixante-huitards, il connait un engagement politique qui va le conduire en 1971 à rejoindre le PS. À seulement 17 ans il est bien moins fasciné par la doctrine gauchiste que par les personnages politiques de l’époque. Il soutient de Gaulle à l’élection présidentielle de 65 (alors qu’il n’a que 12 ans) et se souvient aussi du congrès d’Epinay, (encore appelé “congrès d’unification des socialistes“) qui permet à Mitterrand de devenir le premier secrétaire du PS en 71 et par la même occasion, le candidat naturel à l’élection présidentiel. Même si le PS luxembourgeois de ce début des années 70 est «très divisé», les aspirations de liberté soufflent sur une jeunesse européenne qui se construit contre le poussiéreux conservatisme des années soixante. L’Eglise est très présente au sein des ménages, de l’Etat et donc de l’école. Durant ses deux premières années de lycée public, Nicolas Schmit suit un enseignement religieux hebdomadaire obligatoire; pas étonnant alors qu’il y ait dans sa classe, beaucoup de jeunes contestataires et surtout anticlérical.
Ce «vrai du sud», comme il aime s’appeler, connait donc très tôt un amour pour les belles lettres et une passion dévorante pour la politique. En 1977, il passe une licence en lettre modernes et en 1978, un DEA en relations internationales; ses parents qui le voient déjà professeur de français, ne comprennent pas cette double évidence. «Nous lisions les grands classiques comme Marx en se prenant pour de futurs grands théoriciens», avoue-t-il en souriant. Il observe depuis l’Université d’Aix-en-Provence, les jeunes socialistes allemands «aux réflexions riches» et décide de faire son travail de fin d’études en sciences-politiques sur la philosophie politique allemande. Il gardera d’Aix-en-Provence, les agréables souvenirs d’un lieu où il fait bon vivre et l’un de ses professeurs, devenu ami, l’aidant même durant sa présidence à faire un rapport sur le chômage des jeunes au Maghreb.
Après Sciences Po, il passe un doctorat en sciences économiques à la Faculté de droit et d’économie d’Aix-Marseille en 1982. L’économie qui est «au cœur du développement de nos sociétés» est devenue une autre de ses passions et il avoue apprécier les «auteurs contestataires de l’orthodoxie ambiante».
Selon le principe de réalité
Celui qui n’a jamais été un véritable marxiste n’est pas antilibéral mais contre le néolibéralisme, pensant que l’orthodoxie libérale est aussi dangereuse que l’orthodoxie communiste, «elle aussi a fait beaucoup de ravages et cela continue contre toute logique». Le principe de réalité, emprunté à la psychanalyse freudienne, compte aussi en politique. S’extraire des hallucinations et des rêves dans lesquels triomphe le principe de plaisir et admettre l’existence des réalités, même si elles sont insatisfaisantes et non conformes à son idéalisation.
Nicolas Schmit est à la fois admiratif de Willy Brandt mais aussi d’hommes politiques réputés de droite comme Helmut Schmidt. «Aujourd’hui, ce principe de réalité est totalement ignoré des ultra-libéraux comme il l’étaient des marxistes», décrie-t-il.
L’Europe s’est construite selon l’Etat de droit (Rechtsstaat) que beaucoup considèrent comme intrinsèquement lié au principe de la règle et que d’autres (comme Nicolas Schmit) aimeraient voir plus flexible. Après la Grèce, «l’orthodoxie néolibérale qui s’est greffée sur le projet européen menace désormais l’Espagne et le Portugal». Et d’ajouter: «Monsieur Schäuble dit que c’est la règle mais c’est une absurdité totale! Faut-il encore pouvoir s’interroger sur le bienfondé de cette règle qui peut s’avérer fausse et mener aux pires des abominations». Il se demande comment les Portugais et les Espagnols, pourtant traditionnellement très européens, pourraient continuer d’aimer une Europe qui les sanctionne au pilori de l’austérité. Il est de ceux qui souhaitent que l’Europe soit un peu moins dirigée par la rigidité germanique et plus par ce principe de réalité.
Il reste néanmoins convaincu qu’aucune alternative à l’UE n’est envisageable et reste critique car persuadé qu’il faut corriger son orientation économique. Il regrette de ne voir aucun dirigeant capable de présenter un programme réformateur en quelques dizaines de points et s’interroge sur la responsabilité des politiques. «Le Brexit s’est nourrit de mensonges; comment se fait-il qu’il est si facile de mentir à ses électeurs sans que personne ne soit en mesure de les contrer?». Il constate que les perspectives réelles ne trouvent plus d’adhérents et que l’Europe est trop souvent utilisée comme le bouc émissaire des échecs des politiques nationales.
S’adapter aux circonstances
L’homme sait qu’il n’échappe pas à sa propre critique. Il se dit chanceux d’avoir participé à de nombreuses réalisations comme les travaux de la conférence intergouvernementale menant au traité de Maastricht, celle ayant préparé le traité de Nice et les réunions de la convention européenne sur l’avenir de l’Europe. Il avoue néanmoins que cette construction européenne s’est faite par le marché: «Nous étions tous influencés par ce que j’appelle la doxa. C’est là, le ver que nous introduisions dans le fruit». Avec le recul, il se dit que ceux qui étaient contre Maastricht, n’avaient pas totalement tort et se souvient notamment des syndicalistes qui les avaient mis en garde. «C’est aux politiques de s’adapter aux circonstances, l’inverse est impossible»; il souhaiterait que l’on se souvienne de Roosevelt et de ses réformes qui ont suivi la crise de 1929 alors que l’immobilisme du vieux continent a laissé monter le fascisme. En période d’extrêmes tensions, de chômage et d’inégalités, ce sont toujours les populismes qui se renforcent et l’immigré, l’étranger, l’autre devient alors le bouc émissaire de tous nos maux.
Il quitte son poste d’ambassadeur sans gaieté de cœur pour rentrer au gouvernement en 2004. D’abord aux Affaires étrangères et à l’Immigration où il met en place une législation «plus humaniste», puis au ministère du Travail. Il doit dans un premier temps contenir le chômage d’après crise et notamment celui des jeunes qu’il considère comme le grand défi européen. Ensuite, «j’ai reçu L’ADEM comme un lourd héritage. Lors de ma première visite des bureaux d’Esch-sur-Alzette, j’avais le sentiment d’être dans une administration roumaine au temps de Ceaușescu».
Il souhaite en faire un service public moderne et s’inspire pour cela du rapport de Marc Fischbach, ancien ministre CSV et nommé par la chambre des députés comme médiateur. Il s’entoure aussi de collaborateurs efficaces et n’hésite pas à les écarter quand cela lui apparait nécessaire. Bernard Brhunes, conseiller social de Pierre Mauroy (lorsque ce dernier était premier ministre en France), le conseille alors. Dès sa première visite, il lui communique les points à revoir et à chacune d’elles, il ne manque pas de lui demander où en sont les processus.
Lorsque Nicolas Schmit a le sentiment que la réforme est la bonne, il va au bout, quitte à enfermer les partenaires sociaux et le patronat, douze heures durant. Et s’il n’en ressort aucun compromis possible, il prend ses responsabilités. Il croit au dialogue social au sein des entreprises et s’il regrette que la législation ait été contestée par les patrons, il constate que ces derniers l’ont utilisée à leurs fins sur l’organisation du temps du travail.
«J’ai accompli ce que je pensais devoir faire»
Il quitte le gouvernement avec le sentiment du travail accompli, ou du moins largement entamé. Les défis restent nombreux et notamment dans la formation continue qu’il faut encore mieux organiser et mieux cibler car les mutations digitales qui s’opèrent actuellement dans le monde professionnel, obligent «à repenser nos systèmes sociaux de formation, de droit du travail et même fiscaux».
Il s’en va avec une certaine tristesse puisqu’il reste tant de choses à faire mais il préfère «laisser la place aux jeunes». Il se dit chanceux d’avoir des enfants qui ne lui permettent pas de se sentir déjà prêt pour la retraite. Et s’il sait que ce jour viendra inéluctablement, il pense continuer à s’engager, que ce soit dans le social ou le bénévolat. JuB