Les élaborateurs de nos édifices
Quelles sont les évolutions de la profession d’ingénieurs-conseils et quels sont les nouveaux métiers qui se sont créés? Explications de Dany Winbomont, ingénieur civil en construction et associé-gérant qui revient sur 25 années de métamorphoses au sein de B.E.S.T. Ingénieurs-Conseils.
Il y a 25 ans, vous comptiez 30 collaborateurs, aujourd’hui vous êtes 130; parlez-nous de cette expansion considérable…
A l’époque, les projets de construction étaient plus simples et comptaient moins d’intervenants; cela se résumait souvent à un architecte et à un ou deux ingénieurs. Le schéma était lisible, les missions de chacun, claires et la communication, simple. La législation évoluant, de nouveaux métiers s’y sont greffés, comme les coordinateurs de sécurité, les urbanistes ou encore les pilotes de projets.
L’aspect environnemental a pris, lui aussi, un poids de plus en plus considérable à partir des années 2000. Je prends pour exemple les procédures d’autorisation complexes et souvent de longue haleine qui œuvrent pour limiter les impacts environnementaux.
Les exigences d’isolation thermique des immeubles ont également beaucoup évolué en 25 ans. La législation luxembourgeoise, une des plus ambitieuses en Europe, influence les projets et les matériaux mis en œuvre.
Les notions de construction durable certifiée par des labels, voire celles d’économie circulaire s’invitent aujourd’hui également de plus en plus dans la conception des projets.
Tout cela a contribué, par la création de nouveaux métiers, à l’accroissement de nos effectifs car pour pérenniser notre succès et offrir des services de haute qualité nous nous devons d’être en mesure de garantir à nos partenaires la palette complète de compétences nécessaires au développement d’un projet.
La technologie, une autre grande révolution…
Aux premiers temps du bureau, nous avions quelques ordinateurs et utilisions encore nos planches à dessins. La technologie a complètement révolutionné notre manière de travailler. Ne serait-ce qu’au niveau de la communication. J’ai connu le temps où nous échangions les plans essentiellement via courrier postal et parfois, lorsque le temps manquait, l’un de nous prenait la route. Aujourd’hui, l’instantanéité nous oblige à gérer le flux d’informations. La masse d’échanges est telle, qu’elle requiert en interne un service informatique aux connaissances sans cesse plus pointues.
L’informatique évolue plus vite encore que la construction elle-même et la grande révolution qui frappe aujourd’hui à la porte des bureaux d’études et des entreprises de construction, c’est la modélisation numérique des données du bâtiment, autrement appelée BIM. Ce concept permet de créer une maquette numérique sur laquelle, chaque concepteur apporte sa contribution. Cette construction virtuelle contient toutes les informations et des systèmes veillent à la compatibilité de celles-ci, par exemple le fait qu’une tuyauterie ne traverse pas une structure portante. La maquette virtuelle peut être affinée et peaufinée et ce en amont de la construction.
C’est un travail participatif car si l’architecte fait un premier modèle, nous l’enrichissons avec les structures portantes et des ingénieurs en techniques spéciales y réalisent virtuellement leurs installations. Chacun, en élaborant ses spécificités, contribue à la réalisation finale. Et avant même le premier coup de pelleteuse, nous pouvons vérifier virtuellement, que le projet fonctionne et est exempt d’erreurs de conception.
Des pays ont déjà rendu obligatoire l’utilisation du BIM dans les projets publics, où en est le Luxembourg?
La Grande-Bretagne et les pays nordiques sont déjà très avancés et force est de constater que les autres pays d’Europe occidentale sont un peu à la traîne. Cependant, l’administration des bâtiments publics luxembourgeoise exige déjà une maquette virtuelle en fin de travaux mais uniquement pour des raisons de maintenance. Cette maquette réalisée en aval de la construction, permet à l’exploitant du bâtiment de planifier plus facilement ses opérations d’entretien par exemple. Avec cette maquette, la gestion du parc des bâtiments publics est simplifiée et les prévisions budgétaires établies plus précisément.
Il ne s’agit pas encore d’une élaboration en amont du projet mais d’une modélisation des données d’une construction existante récente ou plus ancienne. Pour ces derniers cas, nous sommes équipés d’un scanner 3D permettant de relever numériquement un immeuble existant pour en concevoir la maquette 3D base du BIM. Depuis deux ans, BEST Ingénieurs-Conseils est également fortement impliqué dans la mise en place du BIM en phase projet et aujourd’hui nous entamons les études de trois projets d’envergure sous standard BIM.
Je pense qu’à moyen terme, le BIM s’imposera pour toute nouvelle réalisation d’un bâtiment d’une certaine taille à Luxembourg. Le jour où le BIM deviendra un standard, il se répandra hors des bureaux d’études. Comme c’est déjà le cas dans les pays scandinaves qui l’appliquent depuis une dizaine d’années et où les entreprises exécutantes utilisent des tablettes numériques plutôt que des plans en papier sur les chantiers.
Quelles sont les difficultés de ce tournant numérique?
Certainement, la gestion du flux d’informations qui s’est massivement multiplié. Il faut dorénavant savoir apprécier les informations importantes des moins importantes, sans s’y noyer.
Aussi, cela demande plus de compétences. Un collaborateur ne se juge plus uniquement sur son savoir-faire en calcul, en dessin ou en construction mais faut-il encore que celui-ci soit soutenu par des connaissances pointues en informatique. Et notamment dans les logiciels de CAD qui ne sont pas tous compatibles entre eux.
Notre “BIM Manager“ – en charge de gérer ces conflits – est un de ces nouveaux métiers apparu récemment. Et ces profils se font rares en Europe.
Quelles évolutions?
En devenant un standard exigé par les maîtres d’ouvrage, l’implantation du BIM sera certainement plus problématique pour les bureaux de petites tailles au vu de l’investissement considérable qu’il requiert en termes de logiciels, d’équipement, de temps et de ressources humaines.
L’étape suivante sera sa généralisation dans les entreprises de construction où il bousculera les habitudes. Le BIM s’immiscera même dans le sol afin de recréer les réseaux d’infrastructures en trois dimensions. Et maquette par maquette, c’est la modélisation de nos espaces qui se formera.