Ou la force des convictions

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Economie sociale et solidaire revient sur chacun de ses portefeuilles. Interview de Nicolas Schmit qui dresse le diagnostic de l’actualité économique du pays.
 
Vous avez déclaré que l’Union des Entreprises Luxembourgeoises (UEL) a tenu ses promesses en embauchant 1.700 employés de plus qu’en 2014. Comment se porte le marché du travail?
Mieux mais pas suffisamment bien puisque le taux de chômage est de 6,5%. Cependant on sent bien qu’il y a une amélioration et j’espère qu’on pourra le réduire encore davantage.
 
En 2015, 12.778 emplois ont été créés (ce qui représente une augmentation de 16% par rapport à 2014). Le solde migratoire de la même année est de 11.000 personnes. Le marché du travail peut-il répondre à la demande?
Tout d’abord, il faut rappeler que le solde migratoire s’intéresse aux personnes qui arrivent sur notre territoire (enfants, créateurs d’entreprises ou autres personnes qui ne travaillent pas y compris) et que notre marché du travail s’inscrit au sein de la Grande Région. Cela illustre néanmoins que nous subissons une pression migratoire qui est à la fois hautement qualifiée (que nous ne trouverions même pas en Grande Région et nécessaire dans de nombreux secteurs) mais aussi moins qualifiée (pour laquelle nous ne créons pas assez d’emplois).
La question est de savoir si l’on peut en créer davantage et jusqu’où la croissance est-elle soutenable. Pour reprendre le titre d’un livre de ma jeunesse, «Les Limites de la Croissance» (Ndrl:  Meadows & Randers) existent bien. Il faut gérer l’attractivité du Luxembourg même si l’évolution du solde migratoire reste relativement constante. Notons aussi que dans un contexte européen de libre circulation, nous ne pouvons pas réguler l’immigration. Si mieux former et mieux orienter les jeunes vers les métiers d’avenir est une évidence, c’est aussi un long processus. Les besoins sont à court terme et si une entreprise ne trouve pas les profils adéquats, elle se délocalise.
N’oublions pas enfin, que c’est le prix de notre succès économique, de notre système de protections sociales très avancé qui doit être financé par une croissance des cotisations liée à la croissance de l’emploi. Ce sont les 3% qui sont dans le programme de réforme faite par le précédent gouvernement auquel j’appartenais. Bien évidemment il faudra à l’avenir réfléchir à d’autres formes de croissance, plus intensives et moins extensives en axant davantage sur la productivité.
 
Etienne Schneider a récemment déclaré que la force première de notre économie est de passer «de la tradition à l’high-tech». Cette «adaptabilité» nécessite des compétences. Comment attirer les hautes compétences et comment adapter les travailleurs du pays aux nouvelles technologies ?
Nous estimons aujourd’hui à 80%, les emplois qui sont touchés de près ou de loin par les nouvelles technologies. Puisque les très hautes compétences se font rares, nous devons à la fois les attirer mais aussi persuader les jeunes de s’orienter vers les nouvelles technologies.
Il y a quelques semaines, une présentation à la Fedil a démontré que l’offre locale ne peut pas répondre à la demande. Certaines formations n’ont même pas assez de candidats. C’est pour cela que j’ai mis en place une formation dans un cadre privé dans le but de former des chômeurs au codage. Une vingtaine de personnes arrivent aux termes de quatre mois de formation intensive et à la fin du mois, cette première promotion connaîtra sa remise des diplômes. J’attends avec impatience de les voir s’insérer sur le marché du travail. L’école, l’artisanat et les autres acteurs de notre économie doivent s’essayer aux formules novatrices.
 
Qu’en est-il du travail pour les demandeurs d’asile?
La nouvelle loi réduit à six mois le délai après lequel la personne peut faire une demande d’autorisation d’accès au travail. Il faut au plus vite permettre aux demandeurs d’asile d’accéder à un emploi car plus les procédures sont longues et plus difficile en sera leur insertion.
 
Au vu de l’actualité et puisque vous êtes également ministre en charge de l’Economie sociale et solidaire, quelle a été votre première réaction lorsque vous avez appris l’affaire des “Panama Papers“?
Je n’en étais pas très surpris, tout le monde sait depuis longtemps que Panama est un lieu d’évasions et de fraudes fiscales. Je salue le travail des journalistes car à l’heure actuelle, c’est le seul moyen de mettre fin à ces pratiques et je sais que le Luxembourg n’a pas toujours été un élève modèle à cet égard. Nous avons fait de nombreux progrès et sommes conscients que l’on ne peut pas construire l’avenir d’un pays sur la fraude et l’évasion fiscales. Craignant l’effondrement de notre économie – moi-même ai-je pu y croire – peut-être avons-nous trop tardé. Mais la fin du secret bancaire n’a pas sonné le glas de l’économie luxembourgeoise. Il faut miser sur les compétences et sur l’innovation. Un régime qui repose sur la fraude n’est pas soutenable, pas tenable et pas justifiable. C’est à mes yeux un nettoyage sain.
 
Le Luxembourg a beaucoup fait pour la transparence depuis 2008. Cependant, malgré toutes les bonnes volontés étatiques à renforcer la CSSF et à statuer sur les PSF, toutes les affaires révélées proviennent de lanceurs d’alertes qui préfèrent les journalistes aux autorités fiscales…
Je pense – et parle à titre personnel – que les lanceurs d’alerte ont un rôle à jouer dans cette lutte. Nous devons statuer sur ce rôle y compris au Luxembourg car il faut se détacher de la culture du secret qui amène à l’illégalité. Cependant, le vol de données n’est pas acceptable non plus.
Nous devons initier une vraie prise de conscience et lutter à l’échelle internationale.
Il est urgent de mettre fin à ce modèle pour deux raisons. Premièrement, pour des raisons de justice sociale évidentes. Il est scandaleux que le citoyen lambda paie ses impôts et pas les grandes fortunes, ni les grands groupes. Sinon, il ne faut pas s’étonner que les populistes prennent le dessus.
Deuxièmement, peut-on accepter que malgré toute cette richesse, les Etats deviennent de plus en plus pauvres? Les capacités contributives sont limitées par toutes sortes de fraudes et d’artifices, de montages organisés par de savants juristes. C’est un gaspillage intellectuel qu’il faut revoir pour qu’il soit au service de nouveaux modèles de développement à Luxembourg et à l’échelle internationale.   JuB

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