«Nous ne devons nous interdire aucune piste de réforme»
«Il convient d’ouvrir l’école au monde professionnel tout comme repenser un certain nombre d’enseignements, et ce, sans attendre», martèle Nicolas Schmit, ministre du Travail et de l’Emploi, qui déplore la rigidité et la hiérarchisation d’un système scolaire luxembourgeois dépassé, qui constitue un frein à l’obtention d’un diplôme. Nicolas Schmit qui voit dans la progression du chômage l’inadéquation entre les besoins des entreprises et les qualifications de la population active luxembourgeoise. Interview.
Monsieur le ministre, quelles sont aujourd’hui les spécificités du marché de l’emploi luxembourgeois ? Comment celui-ci a-t-il évolué ces dernières années ?
La création d’emplois reprend, avec une tendance moyenne qui s’établit à 2,4% (ndlr : création d’emplois nette), ce qui place le Grand-Duché tout en haut de la liste dans l’UE. Ceci étant, nous devons malheureusement déplorer la hausse persistante du chômage, qui est de l’ordre de 8% par rapport à la même époque l’an passé. Cette augmentation tend cependant à fléchir.
Comment s’expliquer ce qui peut s’apparenter à un paradoxe ?
La réponse est très simple. Il y a une inadéquation entre les besoins des entreprises et les qualifications de la population active luxembourgeoise. Soulignons que 52% des chômeurs n’ont aucune qualification, chiffre qui s’élève même à 60% chez les jeunes chômeurs. Cela dit, ce n’est pas une spécificité luxembourgeoise.
Peut-on affirmer que la jeune génération est moins qualifiée que les générations qui l’ont précédée, en d’autres termes, que l’on a affaire à un nivellement vers le bas ?
Je ne pense pas. En revanche, les besoins des entreprises en main d’œuvre qualifiée voire très qualifiée n’ont eu de cesse d’augmenter. En effet, l’économie luxembourgeoise repose en grande partie sur des secteurs qui affichent des exigences très élevées.
Précisons que le Luxembourg a à ses portes un réservoir de personnes souvent très qualifiées fortement intéressées par le marché de l’emploi luxembourgeois qui propose des conditions salariales bien plus attrayantes que dans leur pays respectif.
Précisément, en tant que ministre du Travail luxembourgeois, votre rôle est de défendre les intérêts des résidents luxembourgeois…
Certes, mais quand bien même je souhaiterais fermer les frontières, ce qui n’est aucunement le cas, je ne pourrais pas le faire. Précisons que le Grand-Duché est très largement bénéficiaire de la présence des frontaliers sur le marché de l’emploi luxembourgeois, lesquels sont dans l’ensemble plus qualifiés que les résidents luxembourgeois.
Dans ce contexte, quels sont les défis à relever dans les prochaines années ?
Je répondrais sans hésiter qu’il est crucial que nous améliorions notre système éducatif, qui n’est plus d’actualité, car c’est là que l’avenir du pays se joue. Nous avons un système scolaire rigide, très hiérarchisé, qui ne tient pas suffisamment compte de la diversité – notamment linguistique – de notre population, qui constitue un frein à l’obtention d’un diplôme pour nombre d’élèves. Il est grand temps d’assouplir notre système scolaire, de le sortir de son carcan. Cela demandera beaucoup de courage au gouvernement, qui devra inévitablement faire face à la fronde des enseignants, l’éducation nationale étant une corporation avec laquelle il est difficile de mener des négociations dans bien des pays européens ; le Luxembourg n’échappe pas à la règle.
Concrètement, il convient d’ouvrir l’école au monde professionnel tout comme repenser un certain nombre d’enseignements, et ce, sans attendre. Au regard des dernières études, nous constatons que de plus en plus de jeunes intègrent l’enseignement modulaire et de moins en moins d’entre eux le lycée classique. Sans vouloir plaider pour le classique «contre» le technique, ce constat reste néanmoins inquiétant car il sous-entend que le niveau scolaire baisse, la logique voulant que les meilleurs élèves se dirigent vers le classique et les moins bons vers le technique.
A ce titre, et cela n’engage que moi, j’estime qu’orienter un enfant dès le plus jeune âge dans un cursus bien défini, à savoir le lycée classique ou technique, c’est lui barrer la route à certaines professions ; c’est à mon sens impardonnable. Bref, nous ne devons nous interdire aucune piste de réforme.
Roger Thoss, membre de comité de direction de la LSC, nous a confié qu’il déplorait que de plus en plus de postes d’apprentissage restaient vacants parce que les jeunes correspondent de moins en moins aux profils recherchés par les employeurs, pointant du doigt «le manque d’implication de la part de l’Etat et des collectivités dans l’effort de formation». Partagez-vous son point de vue très tranché ? Comment remédier à ce problème ?
On ne peut pas littéralement contester son propos même s’il paraît quelque peu exagéré. Certes, il y a effectivement un certain nombre de postes d’apprentissage qui restent inoccupés, mais il y a également des filières qui affichent un déficit de postes d’apprentissage. Ce qu’il faut aussi savoir, c’est que pour pouvoir accéder à certains postes d’apprentissage, l’élève n’a d’autre choix que d’obtenir des moyennes suffisantes dans bien des matières. Ici aussi, il s’agit d’assouplir le système et de permettre aux élèves de rattraper des retards éventuels.
Un autre problème, qui ne concerne d’ailleurs pas que le Luxembourg, est l’image péjorative qu’ont certains métiers manuels. Il est donc nécessaire de changer les mentalités, et ce, dès le plus jeune âge.
Quant à la question consistant à savoir si l’Etat et les communes sont suffisamment impliqués dans ce processus, cela dépend des acteurs. Certaines communes sont très impliquées, à l’instar de la Ville de Luxembourg, d’autres moins. Il est important de souligner que les entreprises publiques ont elles aussi un rôle majeur à jouer dans la création de postes d’apprentissage. Des entreprises industrielles luxembourgeoises envisagent aussi de former des jeunes apprentis. Cette pratique est très répandue en Allemagne et explique entre autres le succès de l’industrie allemande.
En sus de la formation initiale, l’employabilité de tout un chacun passe inévitablement par la formation professionnelle continue dans un monde qui évolue à la vitesse grand V. L’offre de formation au Luxembourg est-elle selon vous en adéquation avec le marché du travail ?
Comme vous le savez, la formation professionnelle continue ne fait pas partie du ministère du Travail, ce que je regrette d’ailleurs. Je n’ai cependant aucune revendication à ce sujet, mon collègue Claude Meisch étant compétent et efficace pour mener à bien cette mission. Je sais que l’Institut national pour le développement de la formation professionnelle continue (INFPC) est très engagé dans cette problématique et que les centres nationaux de formation professionnelle continue sont un instrument très efficace.
La formation professionnelle continue se doit d’avoir une place de choix dans les entreprises, ce qui n’est pas suffisamment le cas dans les petites entreprises. En outre, il s’agit de former davantage les moins diplômés et les seniors, ces derniers étant souvent laissés pour compte.
Précisément, quelles sont les synergies entre le ministère du Travail et celui de l’Education nationale ? Quels sont les grands dossiers communs sur lesquels planchent actuellement les deux ministères ?
Un des grands chantiers constitue la «garantie pour la jeunesse», où sont associés l’ADEM – pour le volet de l’emploi, l’Action Locale pour Jeunes et le Service National de la Jeunesse – pour le volet de la formation, ces deux dernières divisions relevant du ministère de l’Education nationale.
Un des projets est de guider des jeunes très peu qualifiés vers un emploi dans une entreprise par le biais d’un contrait aidé et un suivi opéré par le Centre d’orientation socio-professionnel. Nous essayons dans ce cadre de les convaincre de reprendre leur scolarité afin d’atteindre le niveau leur permettant d’intégrer un apprentissage. La coopération entre les deux ministères fonctionne très bien.
Parallèlement, les deux ministères s’emploient à donner une assise plus solide à l’orientation professionnelle, raison pour laquelle nous avons fondé la «Maison de l’Orientation» sous la précédente législature. A nous de créer maintenant un cadre opérationnel et légal afin de promouvoir encore davantage l’orientation professionnelle. PhR