La recherche au service de la santé
La toute jeune ‘Integrated BioBank of Luxembourg’, l’IBBL, qui a vu le jour en février 2010, n’est pas une biobanque comme les autres, affirme le Canadien Dr Robert A. Phillips, dans une interview qu’il nous a accordée dans le cadre de ce hors série santé. Le directeur de l’IBBL se veut par ailleurs très enthousiaste quant au développement de secteurs de pointe en matière de recherche au Luxembourg, au service de la médecine personnalisée.
Interview.
Dr Phillips, vous avez un beau parcours derrière vous ; vous êtes notamment le fondateur du «Ontario Institute For Cancer Research». Pouvez-vous brièvement revenir sur votre parcours?
J’ai passé le plus clair de ma carrière au sein d’un laboratoire spécialisé dans la recherche sur le cancer.
Il y a quinze ans, j’ai décidé de me consacrer plutôt au travail administratif qu’à la recherche, et j’ai occupé pendant cinq ans la fonction de directeur général de l’Institut national canadien du cancer (National Cancer Institute of Canada).
En 2000, le gouvernement de la province de l’Ontario m’a sollicité pour créer et diriger l’"Ontario Cancer Research Network", un nouveau programme de recherche sur le cancer visant à accélérer le développement de nouvelles thérapies dans le domaine. Nous avons notamment beaucoup misé sur les essais cliniques pour tester ces nouvelles thérapies.
Suite au succès de cette première initiative, le gouvernement de la province a dès lors décidé en 2005 de faire évoluer ce programme en un nouvel institut de recherche dédié à cette cause, baptisé ‘Ontario Institute For Cancer Research’. J'ai donc fondé cet institut et je me suis trouvé un successeur en 2006 avec lequel j’ai collaboré jusqu’en 2009, avant de prendre ma retraite.
Comment vous êtes-vous retrouvé au Luxembourg à la direction de l’Integrated BioBank of Luxembourg?
On m’a contacté en janvier 2010 pour me demander si j’étais intéressé à venir au Luxembourg. Dans un premier temps, j’avais décliné l’offre mais, en me rendant ici sur place à la cérémonie d'inauguration, j’ai changé d’avis.
J’ai constaté que, contrairement à un grand pays comme le Canada, où il est difficile d’introduire de nouvelles pratiques en matière de santé, notamment à cause de la bureaucratie et des résistances de la part des autorités quant à investir dans de nouveaux programmes de recherche, le Luxembourg, lui, avait cette volonté de développer un secteur de la recherche au service de la santé.
Outre cette ouverture d’esprit, les moyens mis à disposition et l’absence de bureaucratie, le Luxembourg possède d’autres atouts de taille, comme la proximité avec les politiques, sa fiscalité, sa géo-localisation ou encore son environnement scientifique, qui, bien que modeste encore de par sa taille, est de très bonne qualité.
L’Integrated BioBank of Luxembourg, communément appelée « IBBL », est une fondation encore peu connue du grand public. Pouvez-vous nous présenter ses activités?
Tout d’abord, j’aimerais préciser les raisons pour lesquelles elle a été appelée «Integrated Biobank», et non pas «BioBank» tout court.
Le principe des biobanques en tant que telles est simple : elles ont pour vocation de collecter et stocker des échantillons de tissus cellulaires. Mais en sus du stockage de ces échantillons, il est nécessaire d’archiver un maximum de données sur les patients concernant leur état de santé ou plutôt l’évolution de la maladie. Et ceci est assez rare pour des biobanques.
En cela, l’IBBL ne se contente pas de stocker des tissus malades, mais elle conserve également une foule de données cliniques sur les patients sur le long terme. Grâce à un système sophistiqué de double codage, l’anonymat du patient est garanti, conformément à la législation sur la protection des données. Nous produisons par ailleurs une grande quantité de données scientifiques issues des échantillons biologiques au moyen d'analyses moléculaires sophistiquées irréalisables dans les laboratoires de recherche. Les chercheurs ont besoin non seulement d’échantillons biologiques mais également de ces données essentielles pour la réalisation de programmes de recherche de grande envergure permettant de mieux comprendre les pathologies en question.
L'IBBL intègre donc les ressources biologiques et les données cliniques et scientifiques, et a pour rôle de catalyser les idées et ces ressources dans le but d'assister au mieux les équipes de recherche multidisciplinaires essentielles à la recherche dans le domaine des soins personnalisées.
Pour finir, nous faisons nous-mêmes également de la recherche visant à améliorer les méthodes de conservation et de préparation des échantillons destinés aux scientifiques. Nous pouvons ainsi prétendre avoir une approche intégrée.
L’absence de masse critique au Luxembourg ne constitue-t-elle pas un handicap?
Si, et c’est la raison pour laquelle nous concentrons nos efforts dans quelques domaines uniquement.
Il est évident que le Grand-Duché ne peut pas rivaliser avec les grands pôles scientifiques à l’étranger, mais il est en mesure de s'imposer comme un leader dans l'adoption de nouvelles avancées dans des domaines thérapeutiques bien spécifiques. Je pense là tout particulièrement au cancer (poumon, côlon et sein), au diabète de type 2 et à la maladie de Parkinson qui sont des maladies importantes affectant les populations luxembourgeoise et internationale.
Il faut quand même savoir que 20.000 personnes souffrent de diabète au Grand-Duché – faisant d’ailleurs de cette pathologie très probablement le premier problème de santé publique -, et 500 de la maladie de Parkinson, ce qui suffit amplement pour débuter les recherches. En ce qui concerne le cancer, la tâche est plus rude étant donné qu’il y en a de toutes sortes.
Nous sommes pleinement conscients que le pays est petit, et même si nous rassemblons les tissus et les données au Luxembourg, nous avons initié dans tous nos programmes des collaborations avec l’étranger, permettant ainsi de favoriser l’association d’experts scientifiques luxembourgeois et internationaux et de faciliter l’accès à des ressources supplémentaires, nécessaires au développement de programmes de recherche de grande envergure.
En introduisant le produit de ses recherches dans le système de santé, le Luxembourg permettra à ses citoyens de bénéficier de soins dits ‘personnalisés’, c’est-à-dire de soins plus efficaces, plus ciblés et adaptés au profil de risque et à la sous-catégorie pathologique de chaque individu. Cette initiative majeure stimulera par la même occasion le développement de nouvelles sociétés de biotechnologie et attirera nombre d'entreprises étrangères spécialisées et innovantes dans le pays.
Un Consortium luxembourgeois de la médecine personnalisée (Personalized Medicine Consortium ou PMC) s’est récemment formé. Quel est le rôle de l’IBBL au sein de ce Consortium ?
L'IBBL est un partenaire à part entière du grand groupement « Personalized Medicine Consortium » au Luxembourg, qui associe le programme de médecine personnalisée du CRP Santé, le Luxembourg Centre for Systems Biomedicine de l’Université de Luxembourg et l'IBBL.
Notre rôle consiste notamment à faciliter la mise sur pied d’équipes de recherche multidisciplinaires dans les trois domaines prioritaires que j’évoquais, à les soutenir en collectant les données et les tissues appropriés, et en leurs fournissant une caractérisation de base des échantillons de tissus, selon leurs besoins. Chaque équipe thérapeutique est composée d'un réseau complexe de personnes et d'organisations, afin de garantir que celles-ci possèdent l'expertise nécessaire pour mener à bien les projets de recherche.
Le but commun de l’ensemble des membres et partenaires du PMC est de développer ces programmes en matière de recherche et d'évaluation qui feront du Luxembourg un leader mondial dans l'adoption de nouvelles avancées dans le domaine de la médecine personnalisée dans le système de santé. Il s’agit de favoriser ainsi la transformation des découvertes d'aujourd'hui en soins médicaux personnalisés et innovants, au profit de la santé, de l'éducation et de l'économie du Luxembourg.