European Rhapsody

Premier ministre, président de la Commission européenne, Jacques Santer aura brigué les plus hautes fonctions politiques au plan national et international. Aujourd’hui ministre d’Etat honoraire, il est longuement revenu pour nous sur son parcours hors norme avec décontraction, enthousiasme et une foule d’anecdotes aussi inattendues que surprenantes à la clé.
 

La guerre et la reconstruction

Né à Wasserbillig le 18 mai 1937, Jacques Santer est élevé à Luxembourg-Ville. Réfugié pendant la guerre avec sa mère dans une ferme à Junglinster tandis que son père, agent de police, est prisonnier en Allemagne, le jeune enfant se souvient de cette époque difficile, tout particulièrement dans l’Est du pays : «Ma maison natale à Wasserbillig avait été complètement détruite et nous déblayions les ruines avec des brouettes après la libération».

Son père réussit à s’évader et, de retour au pays, est affecté au commissariat de la gare de la capitale où Jacques Santer est scolarisé avant d’entrer en section gréco-latine à l’Athénée grand-ducal du centre-ville en 1949.

Il part étudier à Strasbourg à l’Institut d’études politiques et à la faculté de droit en 1957 avant de rejoindre la capitale française en 1958 pour entrer à Sciences Po et conjointement à la faculté de droit : «Cette période fut très intéressante car elle marquait l’avènement du général de Gaulle et d’une ère nouvelle de la reconstruction et de tous les espoirs».

 

Une ascension fulgurante

De retour au Luxembourg, Jacques Santer effectue son service militaire puis entre dans la prestigieuse étude d’avocats Tony Biever «d’où sont sortis plusieurs premiers ministres», précise-t-il d’un air amusé.

Sa carrière politique débute en 1966 lorsqu’il devient Premier secrétaire parlementaire du parti chrétien social. En 1972, il est nommé secrétaire d’Etat à la culture, au travail et aux affaires sociales avant d’être élu président du parti chrétien social. Il reviendra au gouvernement en 1979 en tant que ministre des Finances, du Travail et de la Sécurité sociale pour accéder à la fonction suprême de Premier ministre en 1984 à l’âge de 47 ans seulement.

La tâche ne fut pas de tout repos, le pays devant se relever d’une crise majeure, celle de la sidérurgie, préalablement le pilier prédominant de l’économie luxembourgeoise : «Nous avons su d’une part restructurer l’industrie sidérurgique, d’autre part été à même de compenser la baisse sévère de l’activité secondaire par le développement du secteur des services, essentiellement les banques mais également les médias et les satellites», se félicite l’ancien Premier ministre.

Et Jacques Santer de nous avouer, à notre grande surprise, qu’il a joué sa carrière lors du lancement du premier satellite au Luxembourg en 1985 : «Cinq milliards de francs luxembourgeois de garantie de l’Etat étaient en jeu, je n’avais pas droit à l’erreur», ajoute-t-il, toujours emprunt d’une certaine émotion.

Car Jacques Santer aura également assuré deux fois la présidence luxembourgeoise de l’Union, une première fois en 1985, puis en 1991 ; cette dernière conduira d’ailleurs à la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992. «Je suis fier d’avoir porté ma pierre à l’édifice pour faire du Luxembourg un pays moderne qui a toute sa place dans l’Union européenne».

 

L’engagement européen au sommet

En 1995, Jacques Santer est propulsé à la tête de l’exécutif européen, poste qu’il occupera jusqu’en 1999.  Il militera pour l’approfondissement du grand marché intérieur qui, encore aujourd’hui, n’est pas suffisamment intégré selon lui, s’engagera activement dans «la conception d’une stratégie d’ensemble pour l’élargissement de l’Union européenne» au lendemain de la chute du Mur du Berlin, et parachèvera la création de la monnaie unique que sa commission aura introduite.

Son grand regret, que l’Union européenne n’ait toujours pas su se doter d’une politique européenne étrangère et de défense malgré l’introduction du traité de Lisbonne et des instruments mis en place à cet effet.

Humaniste engagé, l’ancien président de la Commission européenne, autrefois titulaire à la Commission des droits de l’Homme, de la Sécurité commune et de la Politique de défense au Parlement et aujourd’hui président de la fondation Robert Schuman et d’EuroDéfense, estime que «lorsque l’on évoque la spécificité européenne, c’est avant tout des droits de l’Homme que l’on parle qui font que l’Europe est peut-être un continent différent des autres». Une tâche qui lui est si chère qu’il convoque un Conseil spécial des Chefs d’état et de gouvernement pour la création de zones de sauvetage destinées aux Kurdes persécutés par Saddam Hussein pendant la première Guerre du Golfe lors duquel il parvient à obtenir l’aval des Etats-Unis.

Jacques Santer semble être nostalgique de l’époque des Kohl, Mitterrand et Andreotti où la méthode communautaire primait avec une Commission qui fonctionnait comme collège et inspirait la politique européenne dans tous les domaines : «La situation a quelque peu dégénéré. Tel que le Conseil européen fonctionne aujourd’hui, la Commission exécute les principes politiques suggérés par les chefs d’état et de gouvernement», déplore-t-il.
 

Sur d’autres tableaux

Jacques Santer met également l’art au centre de ses préoccupations, sous toutes ses formes, nous dit-il, soutenant les jeunes artistes. Pas question pour lui de dénigrer telle discipline, tel courant, même s’il reconnaît ne pas être adepte de techno et avoir un petit faible pour l’art contemporain. Président du Mudam, il affirme être «fasciné par le fait que les contemporains, de tous temps, ne comprenaient jamais les artistes contemporains», avant de conclure non sans humour que son engagement devait certainement trouver ses racines dans ses médiocres performances en musique alors qu’il était enfant : «J’étais continuellement recalé à mes examens de solfège au Conservatoire et ne brillait guère plus au piano, au grand désespoir de ma mère». PhR

Lire sur le même sujet: