Sécurité routière

Shared space,
le chaos organisé

 

Imaginez des villages aménagés sans trottoirs, sans panneaux de signalisation, sans passages piétons et sans feux tricolores. Des espaces dont les piétons, les cyclistes et les automobilistes profiteraient de manière équitable et responsable. C’est ce que propose le concept de shared space.

Le point avec Paul Hammelmann, président de l’asbl Sécurité Routière.

 


Le concept

Shared space est un concept urbanistique qui repense la circulation interurbaine en abolissant toute signalisation routière et toutes règles, à l’exception de deux: circuler à droite et respecter une vitesse maximale de 30 km/heure. Ces deux règles sont indiquées à l’entrée de la zone concernée. Ensuite, il n’y a plus aucun rappel. Le comportement est uniquement dicté par l’infrastructure, qui est configurée à échelle humaine de sorte qu’il est impossible de rouler vite. “Si on veut que l’Homme se comporte comme dans une église, il ne faut pas lui construire une discothèque. Aujourd’hui, on nous propose une discothèque avec des panneaux pour nous inciter à nous comporter comme dans une église. Si on applique les principes de shared space, nous construisons tout de suite l’église, donc le comportement s’adapte naturellement”, explique de manière très imagée, Paul Hammelmann, qui défend le concept au Luxembourg.

Ce concept, il le qualifie d’ailleurs de “projet fascinant, qui a des répercussions positives sur la gestion et la fluidité du trafic, la convivialité à l’intérieur de l’agglomération et l’amélioration de la sécurité”. “La route n’étant plus réservée à personne, chacun doit composer avec l’autre. C’est la politesse et le respect entre êtres humains qui règnent, parce que le contact visuel est rétabli. Notre attention est ainsi toujours portée sur les autres. Comme les lampadaires qui sont abaissés à une hauteur de 2,2 m, tout reprend des dimensions humaines”, ajoute-t-il.

C’est un concept qui fait appel à l’autodiscipline et à la responsabilité de chacun. Paul Hammelmann souligne: “Les dos d’ânes et les panneaux sont une manière artificielle de réguler le trafic. Nous avons actuellement une approche intellectuelle de la route qui fâche l’automobiliste: je dois lire les panneaux et suivre les instructions. Shared space propose une approche émotionnelle.
Ce n’est plus le cerveau qui dicte notre comportement, c’est l’estomac: je voudrais rouler vite, mais je suis porté à respecter tout ce qui est autour de moi. On nous met tous en plein risque et ça marche”. Pour illustrer ses propos, il cite un exemple. Celui d’un reportage dans une des villes où le projet fonctionne. Paul Hammelmann accompagnait alors le cameraman d’une chaîne de télévision suisse. Lorsqu’ils sont entrés en voiture dans cette commune “pacifiée”, le cameraman, qui avait pour habitude de se garer n’importe où, ne parvenait pas à trouver un emplacement. Il n’y avait pourtant aucun parking ni aucune interdiction, mais il ne voulait gêner personne.

Le concept de shared space a été développé par un ingénieur urbaniste néerlandais, Hans Monderman, qui avait une formation portant sur la recherche de paix dans les zones en conflit armé. “Ce qui se passe sur nos routes, finalement, c’est un combat. Le combat pour survivre d’abord et celui pour être le premier à arriver à destination ensuite.
La recherche dans cette direction était donc la bonne approche”, conclut Paul Hammelmann.

Les précurseurs

La ville dont il est question est celle de Drachten, aux Pays-Bas, qui peut être comparée à Esch-sur-Alzette, en matière de superficie, de nombre d’habitants et de trafic. Elle est une des premières à avoir adopté ce système dans les années 70, et a été suivie quelques années plus tard par des villes anglaises, allemandes, suisses, danoises et belges. Un programme européen a d’ailleurs été lancé en 2004, qui sponsorise les projets de ce type.
Au Luxembourg, c’est la commune de Bertrange qui devrait être la première à se jeter à l’eau.
Le réaménagement du centre-ville selon les principes de shared space est actuellement à l’étude et les habitants sont pleinement impliqués dans ce projet.

L’exemple de Drachten

Revenons à Drachten. Elle est la ville la plus avancée en la matière. Avant la transformation, l’église et l’école se trouvaient de part et d’autre de la route qui formait une belle ligne droite, incitant tout naturellement le conducteur à appuyer sur le champignon. Aujourd’hui, la chaussée a été rétrécie et agencée de telle manière que la cour de l’école traverse la rue et que, par une sorte d’illusion d’optique, l’automobiliste a l’impression qu’il va rentrer dans l’église qui se trouve sur son chemin. Il ne peut tout simplement plus rouler vite. A d’autres endroits, il n’a pas été possible de s’adapter en déplaçant la chaussée. On a donc trouvé une autre manière de réguler la circulation. Sur la grande place, par exemple, il y a un énorme rond-point animé par une vingtaine de jets d’eau dont la hauteur varie en fonction du trafic: 20 cm quand il est faible pour que les enfants puissent y jouer, 1 m lorsqu’il est dense pour créer un mur virtuel qui incite les voitures à ne pas traverser cet espace. Et cela fonctionne! L’initiateur de ce projet de shared space a été surnommé “le suicidaire de Drachten” par les journalistes parce qu’il donnait toujours ses interviews au milieu d’un croisement. A titre anecdotique, Paul Hammelmann nous confie que “Le seul feu rouge qui existe encore à Drachten se trouve dans le musée de la ville”.

Première étape à franchir pour les communes intéressées? D’abord s’informer. Elles peuvent le faire auprès de la Sécurité Routière qui les aiguillera vers le consultant néerlandais sponsorisé par la communauté européenne et vers les urbanistes au courant du dossier.

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